Loi Asile et immigration: entre dédain et déclin de l’humanisme.

 

Selon un dernier sondage IFOP, 67% des français n’étaient pas favorables à ce que la France accueille l’Aquarius. Le bateau de SOS Méditerrané avec 629 âmes à son bord après avoir été refusé par Malte et par l’Italie a donc débarqué à Valence en Espagne après plusieurs jours de blocage. Le scénario se répète avec le Lifeline, contenant 239 personnes en son sein et nous assistons toujours au même silence pesant des autorités européennes. Le navire Danois Alexandre Maersk venant tout juste de sauver 113 individus de la noyade espère pouvoir venir en aide au Lifelin ci celui-ci se retrouve en difficulté pour des mauvaises conditions météorologiques.

Si l’Aquarius est passé à quelques kilomètres de nos côtes sans qu’un seul de nos dirigeants ne lève la main ou ne prenne la parole, le président de la République s’estime visiblement encore en capacité de donner des leçons de solidarité. Il accuse le groupe Visegrad ( République Tchèque, Pologne, Slovaquie et Hongrie) de criminaliser l’aide aux réfugiés et de refuser d’assister au sommet européen qui a pris place le Dimanche 24 Juin à Bruxelles. Il raille l’Italie et son cynisme, et ne convoque même plus la Grèce dans ses discours. Si notre pays dit vouloir éviter la montée de la xénophobie qui est arrivée à son point culminant avec l’élection du leader d’extrême droite Matteo Salvini et dit se différencier des opinions nationalistes des pays de l’est européen, il se dirige pourtant vers le même péril.

Un gouvernement qui doit faire son examen de conscience

Mais quelle responsabilité la France a t-elle endossé ces dernières années face à la question asilaire? En 2017, l’Office Français pour la Protection des Réfugiés et des Apatrides a refusé 67 000 demandes d’asile et Gérard Collomb s’est personnellement félicité de l’augmentation des expulsions. La France a voté elle même une loi criminalisante à l’égare des immigrés et des réfugiés. Ce que contient la loi asile et immigration n’a rien a envier avec le populisme et le nationalisme des pays du groupe Visegrad. L’enfermement des mineurs a été voté dans le cénacle douillet de l’Assemblée Nationale par ces mêmes députés qui s’époumonent à dénoncer la politique barbare de l’Administration Trump face aux migrants latino-américains et leurs enfants. Pourtant cette loi est contraire à la Convention Européenne des droits de l’Homme et à la Convention Internationale des droits de l’Enfant qui visent toutes deux à protéger l’intérêt supérieure de l’enfant . Les mineurs qui arrivent sur notre sol ne sont pas des étrangers et ne sont pas en séjour irrégulier comme le soutien le défenseur des droits Jacques Toubon qui s’est opposé ouvertement au projet de loi. Pour cette partie du texte, on ne peut pas accorder nos violons à cette exigence de l’exécutif: « entre humanité et fermeté ». On ne peut pas non plus demander aux conseils départementaux et aux agents préfectoraux ni même à l’aide sociale à l’enfance de durcir leur comportement vis à vis des enfants. Cela amène dérives, humiliations, traumatismes, erreurs de jugement et suicides. Faire preuve de fermeté dans un contexte d’extrême dureté amenuise les chances de l’enfant un avenir. Sur ce point, les députés ont échoué à leur examen de conscience. Le député Jean-Michel Clément a quitté la République en Marche après avoir voté contre. Il dénonce un texte sous forme de « formidable tribune pour le Front National ».  Au préalable, il est utile de noter l’absence de 99 députés de LREM lors du vote. La prise de conscience collective ne peut pas se faire si nos députés ne se confrontent pas à des débats contradictoires, ne prennent pas acte du fait que les lois qu’ils votent aujourd’hui sont celles qui régiront le monde de demain. Elles doivent être ouvertes et progressistes à moins de nous promettre un monde obtus d’idées et d’empathie.

Le Sénat est composé à majorité du groupe Les Républicains. Ils viennent tout juste de durcir le texte passé en première lecture à l’Assemblée Nationale. La durée de séjour en France pour accéder au rassemblent familiale est ainsi passée de 18 à 24 mois. Six mois permettent-ils vraiment de faire la différence? De montrer qu’on a d’avantage mérité d’être français ? C’est ce qu’on appelle une « mesure dissuasive » ou « un levier de découragement ». Pour eux, ces quelques mois de souffrance supplémentaire pour des familles éclatées est « le gage d’une intégration réussie ». Ce qui a tout de même joué en la faveur d’un allègement du texte c’est l’absentéisme historique de la majorité sénatoriale durant le débat sur le texte de loi. Ce sont les sénateurs socialistes et communistes pourtant beaucoup moins nombreux mais présents qui ont ainsi pu se mobiliser pour faire passer des amendements. Seulement 3 membres de la commission des lois LR avaient fait le déplacement alors qu’ils sont pour partie responsable du texte. Nos dirigeants politiques ont-ils consciences de la gravité de la situation? De l’importance de la réflexion à mener sur la réforme du droit d’asile et des lois afférentes à la politique migratoire de la France? Y a t-il un mépris plus éclatant que de passer à côté de ses responsabilités lorsqu’on est chargé de voter des lois concernant les plus vulnérables d’entre nous?

« C’est vrai, je suis le premier à la reconnaître et à le regretter, hier soir, il y a eu ce phénomène absolument extravagant d’une majorité insuffisamment mobilisée et d’un groupe socialiste plus nombreux, d’où la cascade de scrutins publics, d’où les interruptions. Je le regrette infiniment. Et c’est un problème qu’on devra régler en interne dans le groupe LR » – Roger Karoutchi, sénateur LR.

Non c’est un problème dont il devrait s’expliquer devant les français de manière publique et non partielle. Accepter aussi que certains sénateurs plus centristes aient eux même trouver le texte trop peu humaniste? Comme le disait Coluche:

« En politique il suffit d’avoir bonne conscience, et pour cela il faut avoir une mauvaise mémoire« .

Sortons des calculs politiciens et revenons en au texte. Les débats et les amendements ont été relancé le Lundi 25 Juin au matin. Beaucoup de mesures discriminatoires à l’encontre des étrangers sont prévues: l’exclusion des personnes en situation irrégulière du bénéfice de la tarification sociale dans les transports par exemple, la suppression des aides sociales après la notification d’OQTP ou de décision de transfert, le remplacement de l’aide médicale d’Etat par une aide médicale d’urgence.

Refuser l’universalité des soins, amoindrir l’accès aux transports et supprimer les aides sociales d’individus qui ont risqué leur vie pour accéder à une vie meilleure réduira t-il le phénomène migratoire? Non. Enfin, un autre amendement plus technique et plus discret fait pourtant piquer les yeux: un gestionnaire de centre d’hébergement peut lui même saisir la justice lorsqu’un débouté du droit d’asile refuse indûment de quitter les lieux. Une société ou l’on criminalise  la solidarité en l’associant à un délit tout en légalisant la voie de la délation par le biais d’individus non habilités à être dépositaire de l’autorité publique est une société malade. Une société qui s’est à ce point éloignée du contrat social Rousseauiste que l’Homme n’est plus citoyen, l’institution n’est plus gardienne et ou le citoyen est devenu le cerbère au service de l’institution. A cela s’ajoute que les mesures dissuasives sont en inadéquation totale avec la réalité. Elles ne marchent pas et on a pu le vérifier depuis les 29 textes dont 16 passés en Commission parlementaire traitant de la thématique migratoire. Pour la première fois ici l’asile et la migration sont d’ailleurs abordés au sein d’un même projet de loi alors que ce sont des sujets radicalement différents.

Une politique incohérente, une communication millimétrée.

Gérard Colomb nous a offert sur un plateau d’argent un exercice communicationnel calibré et une mise en perspective intéressante. Emmanuel Macron refuse de faire le lit des nationalismes mais son ministre de l’intérieur a pourtant pris cette tâche très au sérieux en déclarant pendant la discussion générale à l’Assemblée Nationale:

« Certaines régions sont en train de se déconstruire parce qu’elles sont submergées par les flux de demandeurs d’asile, a affirmé l’ancien maire de Lyon. Si nous restons sans réaction, ce sont quelques centaines de milliers de personnes qu’il nous faudrait accueillir chaque année en France. (…) Peut-on penser que nous pourrions construire chaque année une ville de taille moyenne pour accueillir ces réfugiés ? »

La guerre des chiffres qui masquent mal l’échec du gouvernement à être à la hauteur d’un accueil digne. Si 36 000 personnes ont obtenues l’asile cette année, cela représente 1 personne par commune. Construire une ville? Vraiment? Sans compter que ce sont des propos synonymiques de ceux de Marine Lepen qui s’inscrivent dans une dérive sémantique injectée de longue date dans l’opinion publique. Ces discours ont façonné la vision que l’on a de l’immigration et ce n’est absolument pas l’opinion qui a poussé à la caractérisation d’une législation xénophobe sur le sujet. L’idée d’une humanité contrebalancée par une « fermeté » nécessaire contre une invasion incontrôlée à pris ses marques bien-avant que n’éclate cette crise politique contemporaine qui tente de nous faire avaler leur incompétence par la dénomination d’une crise migratoire. Comme le rappelle les chercheurs Frederique Cornuau et Xavier Dunezat  dans leur dossier thématique (en accès libre) dans la revue Espace, populations portant sur la politique migratoire française , Société (2008/2) :

« En 1989, Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur du gouvernement Rocard, reprend à son compte les termes de « rigueur » et d’« humanisme » pour caractériser la politique bicéphale de l’immigration qu’il entend diriger. On assiste alors à une diffusion, au sein de l’échiquier politique, d’un discours qui aura pour principale conséquence d’inscrire de plus en plus la politique d’immigration dans un traitement « au cas par cas », entre « fermeté et humanité » selon la formule consacrée par Nicolas Sarkozy lorsqu’il est devenu ministre de l’Intérieur en 2002 (…) Celui-ci, suite à son investiture à la présidence de la République, a d’ailleurs choisi de perpétuer et d’institutionnaliser ce discours. Ce discours politique dominant n’est pas resté sans effet puisqu’il a structuré en profondeur les réformes législatives qui se sont intensifiées depuis la fin des années 1980. Selon bien des analyses, de véritables  » lois de l’inhospitalité ». ont été mises en place afin de favoriser la sécrétion puis l’institutionnalisation récente, par Nicolas Sarkozy, d’une véritable politique d’« immigration choisie ». Ce sont ces orientations législatives qu’il s’agit maintenant de synthétiser. »

En soit, la culture de l’inhospitalité est pré-construite et dépasse largement le cadre du discours d’opportunité. Elle ne pourrait concerner que l’immigration illégale, mais elle touche pourtant le droit fondamental et inaliénable de l’asile. Encore une fois, c’est une tendance qui s’est inscrite sur le long terme qui nous a mené tout droit à la crise politique à laquelle on assiste aussi bien au niveau national qu’au niveau européen. Entre les années 1970 et 2000 le taux d’admission des demandes d’asile a drastiquement baissé de 90% (donc une tradition asilaire forte et ancrée) à 20%. Peut-on considérer que cela est concomitant à la mondialisation et à la globalisation de marché mondiale… Il est donc possible que le fait asilaire soit apparu comme le dernier rempart à l’ouverture immatérielle des frontières, la brebis sacrifiée sur l’autel du libéralisme. Les flux financiers sont aujourd’hui mieux traités et plus opaques à la délation que les flux migratoires et humains. Combien un homme politique met-il d’années à se faire attraper quand il cache son argent ? Combien un citoyen lambda met-il à se faire attraper quand il cache un migrant? A partir de 2002 pourtant les courbes de demandes d’asile sont remontées sur fond de guerres, de persécutions et d’inégalités Nord-Sud. Dès lors, les orientations et les mesures qui vont être prises vont converger vers une restriction des conditions de recevabilité et d’acceptabilité de la demande. En d’autre terme, affaiblir le droit d’asile, le vider de son sens et l’encadrer d’un arsenal répressif. Par quels procédés me répondrez-vous? Par la généralisation de la biométrie et la création de statuts spécifiques dérogatoires comme l’asile territoriale et la protection subsidiaire, ainsi que par le volet des mesures dissuasives dans lesquelles on continue éhontément de se vautrer. La restriction des places en CADA (centre d’accueil pour les demandeurs d’asile) est un des outils favorisés et le manque de moyen une des justifications privilégiée.

Nous sommes la sixième puissance économique mondiale et plusieurs études circonstanciées ont démontré que l’accueil des réfugiés qui implique forcément une augmentation de la dette des pays européens à court terme se voit régulée dans le long terme. En Allemagne l’arrivée massive de jeunes réfugiés va permettre de sauver le système de retraire et de dynamiser une population vieillissante. Certes, nous ne sommes pas l’Allemagne mais nous avons des capacités de résilience que les pouvoirs successifs ne connaissent pas par manque de courage politique et parce qu’en imaginant gouverner dans le sens de l’opinion, il façonne et institutionnalise une logique xénophobe et contraire aux origines du droit communautaire et international.

 

D. S

 

 

 

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BAGDAD ET ERBIL : LES SŒURS ENNEMIES DU MOYEN ORIENT.

      Mutation du djihadisme et prisme califal

 

pehmerga

En 2013, les prémices d’une mutation du djihadisme en Irak se font sentir. La population sunnite est à cran et l’année qui s’écoule est la plus meurtrière depuis cinq ans. Une des raisons principales est la surreprésentation chiite au sein du pays et l’humiliation de l’ère post-Saddam Hussein pour le camp sunnite. La guerre en Syrie qui s’est déclenchée en 2011 monopolise l’attention tandis que les attentats se succèdent de Bagdad à Kirkuk dans l’habitude morne des terres instables. Le retrait des forces américaines a laissé le champ libre à une redistribution des cartes. Depuis Saddam, aucun leader sunnite n’a été en capacité de fédérer et de renforcer le pouvoir au sein des institutions. Ce vacuum couplé à l’exaspération d’une communauté sous-représentée, va permettre à l’État Islamique de commencer à recruter une base solide pour ses activités terroristes et le déploiement de l’imaginaire califale. La montée en puissance du groupe terroriste en devenir est la conséquence de plusieurs phénomènes et peurs conjointes. L’affirmation de l’influence chiite en Iran et en Syrie, et plus largement sur la scène internationale, replace les exigences et les priorités du djihad. Al-Qaïda en Irak s’est affaiblit depuis la mort de son chef Abou Moussab Al-Zarqaoui des suites d’un raid aérien américain en Juin 2006. Quelques années plus tard –en 2009- une dizaine de chefs d’Al-Qaeda a été décimé et de nombreux intermédiaires sont morts dans des attaques de drones. Le retrait des forces occupantes à compter de 2010, va ouvrir la voie au réveil sunnite. Une régénération macabre qui emprunte l’idéologie d’Al-Qaïda tout en cristallisant des colères légitimes contre l’accaparement chiite du pouvoir. Ce mécontentement populaire ciblé a épousé un moyen de diffusion violent et a donné lieu à la naissance progressive de l’État Islamique en Irak et au Levant.

 

Perché sur le Minbar (estrade) de la mosquée Al-Nouri, Abou Bakr Al-Bagdadi annonce le 4 Juillet 2014 la restauration du califat islamique qui avait été aboli en 1924 par Ataturk. C’est une douche froide pour l’Irak qui perd le contrôle de Mossoul désormais aux mains de l’organisation armée. Ces modifications en cours dans l’idée du djihadisme global empruntent trois axes. Le Califat entre dans une période de captation des territoires par le biais d’une lutte intensive contre l’islam modéré, contre l’Occident, et contre Al-Qaïda –jugé trop mesuré- . Le groupe armé fédère des potentats étrangers et locaux au sein d’un projet fou: faire d’une vocation spirituelle historique une réalité au sein d’un monde musulman emprunt au tourment de divisions fratricides. Deux solutions s’ouvraient alors : soit ce «coup d’État d’un autre temps» parviendrait à créer consensus au sein des communautés musulmanes sunnites réduisant le chiisme à un silence précaire (hypothèse aléatoire), soit les divisions  se creuseraient jusqu’à l’instrumentalisation des volontés de chaque clan et l’affrontement. Que ce soit les kurdes d’Irak, les sunnites ou les chiites, aucun n’a été en mesure d’imposer une voie assez forte pour prendre en main la sauvegarde de l’intégrité du pays.

 

L’État Islamique et les multiples visages et fantasmes auxquels il renvoi dépeint les contours d’un tableau complexe. Au centre, une scène mouvante s’agite. Elle est habitée de nombreuses factions  déterminés à faire partie de l’Histoire irakienne. Chacun défend son butin de guerre, sollicite des ressources mirifiques, et méprise à sa manière la population irakienne. Cette dernière -pour une majeure partie, survie au cœur de calculs politiques et mafieux- et subie les ingérences étrangères comme autant de coup de couteaux à l’idée de paix.

 

Des fondements majeurs empêchent l’agencement d’un front clair et unifié pour faire face aux nouveaux défis que l’Irak rencontre aujourd’hui. Dans un premier temps, la multiplication de milices crées par des « seigneurs de guerre » nourrit le combat d’un imbroglio d’intérêts et d’idéologies contradictoires. A cela s’ajoute le Kurdistan irakien qui répond à des logiques propres et mérite un approfondissement capital dans la compréhension globale du pays.

Petites milices et grands enjeux.

 

En Irak, le poids comme l’héritage du passé n’est jamais très loin. En 1990, Saddam Hussein est affaibli par le feu de la coalition internationale qui le jette hors du Koweït. En 1991, l’insurrection contre le régime baasiste fait rage et le tyran la réprime dans le sang. Mais il est aussi rejeté en interne par la population chiite qui se soulève contre lui. Déshéritée et constamment humiliée, cette partie de la population va saisir l’opportunité d’inverser la tendance. En 2003, lors de la chute précipitée du dictateur suite à l’invasion américaine, de nombreuses milices chiites vont se former, l’armée irakienne va être abolie et le parti Baath banni des institutions et des postes à responsabilités suivant les deux arrêtés du pro-consul américain Paul Bremer.

 

La renaissance de la «nation-confession chiite» est en marche, et ce n’est certainement pas l’effet que les Etats-Unis avaient escompté. L’ancien premier ministre Al-Maliki a d’ailleurs compris que la fragmentation et la multiplication des milices chiites permettaient de les rendre omniprésents sur la scène politique. L’ensemble renvoi à un ordre milicien autoritaire apparaissant comme capable de dissimuler la confusion qui règne en Irak. Surtout, leur simple existence tend à menacer les Etats-Unis d’un axe chiite (Iran-Irak).

 

Haider Al-Abadi, l’actuel premier ministre garde la même ligne politique. Il oscille entre un rapprochement avec les Etats-Unis et une institutionnalisation de milices chiites irrégulières et brutales. Un jeu précaire tant il est fragilisé par de larges mobilisations à Bagdad et au Sud de l’Irak. La population chiite est lassée de faire office de génération sacrifiée pour le compte de puissances extérieures. Leur mot d’ordre le fait savoir: «Iran dehors, Bagdad libre». Ce clivage intra-chiite commence sérieusement à affaiblir Al-Abadi. Les manifestants sont soutenus par l’Ayatollah Al-Sistani, plus grande autorité chiite du pays, par une part non-négligeable d’intellectuels irakiens et par le courant Sadriste (armée du Mahdi). Ce dernier tendra à gêner le mouvement qui affiche son rejet des influences étrangères tandis que Moqtada Al Sadr a créé la brigade de la paix avec le support financier et militaire de l’Iran et du Hezbollah Libanais. Néanmoins, ce soutien opportuniste vise à court terme à renforcer le camp civil qui manifeste.

 

Pour contrer les soulèvements, Al-Abadi  regroupe les chefs de milices chiites au sein d’une commission de la mobilisation populaire. Cette structure dispose d’un budget pharaonique d’un milliard et demi de dollars. En Novembre 2016, le premier ministre a également fait voter une loi au parlement qui confère aux milices un rôle proche sinon semblable à celui de l’armée et de la police. Au sein du clivage chiite, d’autres intérêts contradictoires émergent donc entre fonctionnaires et miliciens. Ces divisions aboutissent à une surenchère dans la violence, le racket et la prédation.

 

Comment comprendre le rapprochement d’Al-Abadi avec les USA de Trump et l’Arabie Saoudite alors que la plupart des milices sont financées par l’Iran et crées sur le modèle des Bassidji iraniens? L’organisation Badr, la Ligue des vertueux, le Hezbollah Irak ou les Brigades de la paix (Saraya Al-Salam- courant Sadriste) sont la démonstration de la pression iranienne. Le clergé de Najaf et de Kerbala est aussi marqué du sceau de l’Iran, avec les divisions combattantes d’Al Abbas, les soldats de la marja’iyya ou la division de l’imam Ali. A cela s’ajoute la multitude de milices découlant des premières, tout aussi tentaculaires, sous la croupe d’ Abou Mahdi Al Mohandis, député exilé en Iran. L’ancien premier ministre Iyad Allawi, comme une partie des modérés chiites, reconnait que cette ingérence perse constante éloigne l’Irak de toute stabilité politique et économique: «l’Iran est en train d’interférer en Irak. Les forces étrangères ne sont pas les bienvenues ici. Et les milices contrôlées par des puissances extérieures ne le sont pas non plus».

 

Trump trouble encore d’avantage la situation. Les Etats Unis arment les peshmergas kurdes au nord du pays, affaiblissant Bagdad et ses environs. L’administration américaine exige en parallèle la dissolution des milices chiites, influencé par un puissant lobby sunnite à Washington qui milite pour la récupération de son influence en Irak concentrée sur trois provinces : Nirewa, Salaheddine et Anbar. La Turquie et l’Arabie Saoudite soutiennent les milices sunnites qui tentent de défendre la population des multiples attaques qu’elle subit, une partie des chiites se vengeant inexorablement des multiples exactions qu’ils ont connu sous le régime de Saddam Hussein.

 

Les irakiens sont en définitifs les marionnettes fatiguées des puissances régionales. Le pays est devenu un terrain d’affrontement entre les États-Unis et l’Iran et le socle patiné d’une guerre d’ego entre l’Arabie Saoudite et le monde chiite. Enfin, la Turquie continue de renforcer le camp sunnite comme un énième moyen de pression sur la coalition internationale et l’Union Européenne.

 

Quel est le rôle de la France? Quelle posture et stratégie militaire Emmanuel Macron adopte-t-il ?  Si l’on observe le budget de la défense américaine qui a bondit de 54 milliard de dollars en 2017, et le budget de la défense Française qui a diminué consécutivement à la rencontre entre Trump et Macron en Mai 2017, on comprend bien que la France se retire en douceur du conflit. Les États-Unis soutiennent la reconstruction de l’Irak en échange d’un accès au pétrole et la France délègue la lutte et la victoire contre l’OEI aux États-Unis. Trump en perte de vitesse, est en attente d’une victoire militaire éclatante, plus que jamais menacé et affaiblit par le conflit ouvert avec la Corée du Nord. Quant à la France de Macron, elle est attendue au niveau domestique sur les questions économiques et sociales, et au niveau européen sur la crise des réfugiés. Elle laisse ainsi les irakiens à leurs déchirements et ouvre la voie à une ubiquité diplomatique russo-américaine qui tente de reprendre le dessus sur l’Iran dans la lutte contre le terrorisme.

 

Pour affaiblir les chiites, les États-Unis ont compris une chose capitale: le désir d’indépendance des kurdes est leur meilleur allié. Les dirigeants kurdes  ont assimilé le fait que s’unir est la meilleure des solutions pour faire front contre le terrorisme et l’ingérence extérieure. Mais surtout, la volonté d’une démocratisation éloignée du bipartisme étend leur base populaire et les rapproche de leur rêve d’indépendance. Le renouvellement Irakien viendra-t-il du Kurdistan? Sont-ils les seuls à ne pas souffrir des lourdes séquelles de l’«État profond»?

Le Kurdistan Irakien: entre guerre et modernité

 

Le 25 Septembre, le Kurdistan irakien encore semi autonome doit voter lors d’un référendum pour une indépendance totale du reste du pays. En parallèle, Massoud Barazani, le président du Parti Démocratique Kurde (PDK) soutenu et encouragé par la Turquie, tient Erbil et Dohouk en otage, régnant en maître sur ce grand gouvernorat. Il se refuse à organiser de nouvelles élections depuis la fin de son mandat en 2014 et a ajourné les travaux du parlement régional kurde.

 

Des tractations sont en cours sur la tenue ou non du référendum et révèlent au grand jour les luttes de pouvoir entre les différents partis kurdes en présence. L’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) qui tient les rênes de Souleymanie, soutenu par l’Iran tente de le postposer car il sent probablement qu’il doit encore se renforcer avant de prétendre hériter du pouvoir si l’indépendance complète venait à pointer le bout de son nez. L’UPK développe ses liens financiers, commerciaux et sécuritaires avec l’Iran, mais le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) issu de la Turquie voisine, comme le Parti de l’Union Démocratique (PYD)  défenseur des kurdes de Syrie, le concurrence sérieusement et remet en question ses acquis. Le PYD s’étend progressivement de Qandil (à une trentaine de km au nord d’Erbil) jusqu’à certains quartiers de Mossoul dont la chute médiatique n’a pas tardé à attirer les tentatives d’expansion des partis kurdes. Les Turkmènes chiites du sinjar et de Tal Afar ou les Shabak de la plaine de Ninive complètent ces rivalités territoriales et symboliques pour être à l’avant-garde de la naissance proche d’un État: le Kurdistan Irakien.

 

La première rupture entre PDK et UPK intervient en 1964. Le PDK commence dès lors à monopoliser le pouvoir. Les divisions s’enracinent dans une guerre civile qui surgit en 1994, ou le Kurdistan autonome depuis deux jeunes années se trouve scindé en deux parties -sud et nord-. EN 1996, le PDK (aidé par l’armée irakienne) renvoi l’UPK d’Erbil. Ce dernier est voué à solidifier sa base de Souleymanie. Les deux grands partis du Kurdistan passent un accord en 2007 ou ils se divisent les ressources et la gouvernance de la région. En 2009, l’UPK implose à cause de la corruption et du populisme. Le Mouvement Gorran, ou en d’autre terme «mouvement pour le changement» naît de cette scission. Il est créé par Nawashirwan Mustafa (ancien membre historique de l’UPK). Gorran a permis au Kurdistan autonome de s’ouvrir au multipartisme et s’est imposé sur la scène politique comme plus populaire que l’UPK. Un temps allié au PDK pour sortir l’UPK du jeu, Gorran semble soumit aux mêmes opportunismes que les deux autres partis. En 2013, il s’allie à l’UPK pour gagner la majorité des sièges au parlement et évincer le PDK. Gorran se compromet aux yeux de la population qui le pensait à l’écart des appareils de parti, ce qui constituait jusqu’alors le fruit de son succès. Gorran et l’UPK désirent ainsi impulser la réactivation du parlement et changer la loi présidentielle. C’est pour ces raisons que Barzani, leader autoproclamé du PDK, refuse de lâcher son poste en dépit de la fin de sa mandature.

 

La plateforme d’action conjointe crée par l’UPK et Gorran peut prendre forme et incarner un gage de stabilité pour le Kurdistan irakien. Si toutefois le PDK, conservateur et tribal, lui laisse la possibilité d’exister. Si l’élan cosmopolite et libéral arrive à se distancier des appels du pied de Washington tentant par tous les moyens de placer ses pions en prévision de l’après-guerre, et que Gorran et l’UPK s’engagent à l’unité , à la non-violence, et à la résistance contre les ingérences extérieures, l’espoir peut renaitre. Bagdad aurait un voisin plus stable et disposant de ressources importantes, lui permettant d’avoir un appui charismatique tout au long de la reconstruction  post-conflit et un médiateur à l’écart des souffrances du passé. Le Kurdistan d’Irak a le potentiel pour se prévaloir de ce rôle. Le dernier pas qui mène l’indépendance tient à un déclic : celui de ne pas reproduire les erreurs du passé. Enfin, il tient à la persévérance des kurdes d’Irak : Y parviendront-ils ? A une semaine du référendum, la cours suprême irakienne a ordonné la suspension du vote pour inconstitutionnalité. La Grande Bretagne s’acharne à les faire reculer en dépêchant sur place son ministre de la défense Michael Falon.  Sans compter le gouvernement Turc qui prétexte des  exercices militaires anti-terroristes mais traquer les séparatistes kurdes. Néanmoins, tout peut encore arriver tant Bagdad et l’armée sont accaparés par les dernières batailles contre l’Etat Islamique.

 

Les Peshmergas estiment avoir défendu avec courage les velléités d’implantation terroriste en Irak et Barzani ne veut pas tenir compte de l’opposition de Gorran au référendum. Bagdad considère les provinces de Ninive, Kirkouk et Diyala comme étant siennes, et s’inquiète des pertes de profit importantes liées au pétrole. Au niveau national, il y a donc des crispations encore vives. Mais la tenue du référendum a cela de déterminant : il est un cri d’affirmation. Même s’il s’avère vain, nous ne pourrons plus dire que nous n’avons rien entendu.

La méthode Macron? Répondre à l’asile par la dissuasion migratoire.

 
Jeudi 27 Juillet, en début de soirée, l’Élysée indiquait à l’AFP que l’ouverture de « hotspots » en Libye même n’était « pas possible aujourd’hui, mais que ce peut être le cas à courte échéance (…) ». Avant d’ajouter que « dès fin août, nous aurons une mission de l’OFPRA pour voir comment il est possible de mettre cela en place ». Cette annonce fait suite à la visite d’un centre d’hébergement à Orléans par le Président, Emmanuel Macron. 
  • Première nouvelle: la Libye sera un pays sure l’année prochaine! On pourra bientôt prendre nos billets. Réduction avec la carte 12-25.
  • Deuxième nouvelle: ouvrez bien vos yeux! Quand le radar médiatique ne parlera plus de la ‘crise’ des migrants, le gouvernement aura surement déjà fini d’installer des ‘hotspots’ dans les pays les plus pauvres du monde pour accueillir les gens les plus pauvres du monde.
  • Troisième nouvelle: ils ont hésité à appeler le projet « trajet douloureux mais court ».
  • Quatrième nouvelle: c’était pas assez glamour. Ils ont préféré parler d’une idée comme « l’exigence française ». C’est vrai que ça pète, « l’externalisation de l’asile: une exigence française« . Plus malin, au moins, on entendra plus parler des taux de refus. Il n’y aura plus de migrants qui arriveront sur nos côtés. Mais ce sera moins grave, parce que quand on voit pas les morts on s’en préoccupe pas. C’est comme ça que ça marche: « tu vois pas, tu pleures pas ».
  • Cinquième nouvelle: personne ne s’indigne. Mise à part le fait que la France encourt une condamnation devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour violation des droits humains si le projet va jusqu’au bout.
  • Dernière nouvelle: C’est l’OFPRA qui va superviser tout ça.

L’OFPRA: L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) est un établissement public chargé d’assurer en France l’application des conventions, accords ou arrangements internationaux concernant la protection des réfugiés.

(définition Wikipédia).

je répète: la PROTECTION des réfugiés. Là, vous les jetez dans la gueule du loup. C’est différent.

Liban – Le pays parviendra t-il à résister longtemps aux conflits régionaux?

Portrait politique et social du Liban de 1975 à nos jours. 

La vie institutionnelle et politique du Liban est houleuse et imprévisible. Une des raisons principales de cet aspect est son confessionalisme politique. Pour faire simple, les plus gros postes au sommet de l’Etat doivent appartenir aux plus importantes communautés religieuses du pays. Le président de la République qui vient d’être élu après deux ans et demi de vide politique est un chrétien maronite qui répond au nom de Michel Aoun (une figure centrale de la guerre civile pour ses combats acharnés contre les druzes de Joumblatt et les Palestiniens). Le président du Parlement doit être un musulman chiite et le premier ministre doit appartenir à la communauté des musulmans sunnites. Depuis 1992, Nabih Berri est le président du Parlement mais il est aussi le chef du mouvement Amal, une milice musulmane très présente pendant la guerre civile libanaise qui s’est peu à peu démilitarisée au profit du jeu politique et s’est surtout effacée derrière la branche du Hezbollah libanais. Amal ou en arabe أمل, signifie espoir. Enfin, pour achevé de présenter les trois grandes figures politiques actuelles, le musulman sunnite Saad Hariri a été élu premier ministre le Jeudi 3 Novembre 2016. Il vous dit quelque chose? C’est normal… C’est le fils de l’ancien premier ministre Rafic Hariri assassiné en 2005. Espérons maintenant que cet équilibre précaire entre ces trois hommes politiques à la tête du Pays du Cèdre puisse insuffler un apaisement. Pas si sûre.

  • La guerre civile: un schéma simplifié. 

Entre 1975 et 1990, le Liban va connaître une guerre totale: en terme de pertes civiles, de destruction du patrimoine, de séquelles psychologiques. Le pays se retrouve brusquement au centre d’un conflit régional. Ce dernier oppose le front libanais et les phalangistes sous la coupe de Camille Chamoune, Pierre Gemayel ou Souleiman Frangié du côté chrétien (amplement soutenu par la France) aux musulmans et palestiniens présents sur le territoire suite à la guerre israelo-palestinienne de 48, de 67 et de septembre noir en 1970. In fine, une ligne de démarcation termine d’achever la division du Liban entre l’ouest musulman et l’est chrétien. Evidemment, la Syrie d’alors dirigé par le baasiste Hafez Al Assad va sauter sur l’occasion. Elle a peur d’être envahie par Israel, que le Liban chrétien s’allie à l’Etat juif et enfin elle rêve toujours d’une grande Syrie rassemblant en son sein le Liban mais aussi la Jordanie et l’OLP. Dès le début du conflit, en 1976, les troupes syriennes envahissent le pays. Israel, la Syrie, l’Iran… Le Proche Orient trouve un catalyseur idéal pour sa guerre d’ego. Les chrétiens voient l’arrivée des syriens comme une aubaine pour reprendre le dessus dans le conflit et les musulmans sunnites comme chiites la voit comme un affaiblissement manifeste de leur pouvoir. Le Liban futur se joue déjà. Les factions qui en ressortiront gagnantes seront aussi les forces politiques du Liban de demain. D’autres dates clés marquent le conflit, notamment les deux interventions israéliennes de 1978 et 1982, et toujours en 82 le tragique massacre des civils palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila sous l’impassible viseur israélien par les miliciens chrétiens. Bachir Gemayel, président de la république élu en ces temps de crise, s’institue pourfendeur de la paix et clame la réconciliation nationale mais il est abattu la même année. Le pays est loin d’être apaisé, le Hezbollah (parti de Dieu) allié du régime chiite Iranien gagne du terrain à partir de 1983; il s’impose aujourd’hui comme une force politique majeure.

  • Les accords de Taef: la ratification des divisions? 

Les accords de Taef, issu de la médiation entre le Maroc, l’Algérie et l’Arabie Saoudite, traduisent la volonté syrienne de garder le Liban sous sa tutelle. Intervenant en 1989, ils marquent la fin de la guerre et une solution politique.  Cela ira jusqu’à l’accord de paix de 1990 qui institue une quasi fusion entre les politiques culturelles, économiques et sociales libanaises et syriennes. Les troupes syriennes sont autorisées à rester dans le pays tant qu’Israel est présent dans le sud Liban. Ces accords impliquent que la reconstruction du pays est confisquée aux libanais. La Syrie est juste désireuse de garder un oeil sur les milices palestiniennes (pour les garder à l’écart d’Israel), de s’assurer de la place des chrétiens dans le jeu politique pour qu’un pouvoir qui ne leur est pas hostile reste en l’état. Dans les accords de Taef, le Liban est décrit comme « une république démocratique parlementaire, fondée sur la liberté d’opinion et de croyance« . Mais il est également proclamé la démilitarisation de toutes les factions et ce lien ineffable entre Syrie et Liban: « il faut éviter à tout prix que le Liban devienne une source de menace à la sécurité de la Syrie, ou la Syrie une source de menace à la sécurité du Liban. En vertu de quoi, le Liban ne permettra pas qu’il soit un passage ou un foyer pour toute formation, Etat ou organisation qui aurait pour but d’ébranler sa sécurité ou celle de la Syrie« . La Constitution est remaniée et les compétences du président du Conseil sont augmentées au détriment de celles du Président, donc les sunnites gagnent du pouvoir au dépens des chrétiens. Ces jeux de pouvoirs tiennent dès lors en otage toute modification du système politique, toute marge de manoeuvre au combien indispensable dans la refondation d’un Etat.

L’Historien Nadim Sheadi parle d’une inversion entre la situation communautaire d’avant et d’après-guerre. Si de nos jours, les identités sont revendiquées au Liban; avant la guerre, une pudeur sociale, une uniformisation des coutumes participait à l’avancement idéologique de la société dans son progressisme (issu des échos de Mai 68 chez les étudiants libanais, émergence d’une classe moyenne, création d’une culture urbaine ) comme dans ses travers (crise économique, crise du logement). Selon l’historien, ce renversement a produit in fine un éclatement de l’appareil étatique. Pour retrouver leurs repères, la population n’a eu d’autre choix que de se recentrer sur les identités particulières comme marqueur de pouvoir et l’idée d’une libanité commune s’est éloignée.

« La guerre a été la cause principale de la modification radicale des représentations sociales qui servent de matrices aux identités communautaires renforcées » (Elizabeth Picard, Cultures et Conflits, 1994, – Les habits neufs du communautarisme libanais).

Alors, les accords de Taef ont ils été l’occasion recouvrée d’asseoir une division communautaire volontaire entamant de ce fait une reconstruction apaisée du Liban? Cette théorie dite du « clash des civilisations » que Nadim Sheadi et Elizabeth Picard redessine en des termes plus policés restent cependant à tempérer. Pourquoi? Car l’organisation clanique, l’explication religieuse, reste un marqueur clé des sociétés détruites. L’erreur de Taef est de prendre le risque d’une assise communautaire sur une autre, mais on ne peut pas décemment demander à une société traumatisée de reprendre la ou elle l’avait laissé le processus de laïcisation érigé en modèle incontestable par les pays occidentaux.  Les accords de Taef peuvent produire des rapports d’exclusion ou d’inclusion mais c’est d’avantage leur rigidité, leur incapacité à traduire les évolutions de la société libanaise qui risque d’avoir leur peau. Le texte n’a pas la capacité de résilience des individus.

  • 2006: un retrait israélien et syrien sous regain de tensions. 

Le 14 Août 2006 marque la cessation des hostilités entre Israël et le Hezbollah. Mais avant cela c’est une véritable punition collective que vont subir les libanais. Le 12 Juillet 2006, deux militaires israéliens sont enlevés à la frontière libano-israélienne par des militants du Hezbollah. Imbroglio politique car comme cité plus haut, le Hezbollah est devenue une force politique au sein du gouvernement se targuant de deux ministres en son sein. Le bilan civil (par Franck Mermier et Elizabeth Picard: Liban, une guerre de 33 jours, La Découverte « Cahiers libres », 2007 (), p. 5-13) est de près de  1 183 morts, 4 059 blessés et environ un million de déplacés. Il y aura 41 civils également touchés du côté nord israélien par les bombardements du Hezbollah. C’est la résolution 1701 du Conseil de sécurité qui met fin aux hostilités et à la guerre des 33 jours. La France, les Etats Unis et Israël ont contribué au plan décisionnel, à la mise en place de la FINUL (Force Intérimaire des Nations Unies au Liban) et au prérequis du désarmement du Hezbollah. Cette diplomatie proactive n’est pas désintéressée car les trois pays occidentaux ont tous intérêt à l’affaiblissement de l’Iran, se sentant perpétuellement menacé par ses vues nucléaires et par son positionnement dans la région. La guerre des 33 jours est encore une fois le réceptacle d’intérêts de grandes puissances se disputant insatiablement le visage que prendra le Liban. En soubassement continu de vivre le fantasme panarabique d’unité des peuples arabes qui se heurte à la complexité confessionnelle du Liban. Ce vieux rêve d’unité se heurte aussi à une crise domestique entre plusieurs élites farouches pour qui l’existence de forces multipolaires au Liban garantit un objet de lutte, une porte ouverte sur l’instabilité et donc la possibilité d’une assise. En grande contradiction avec la résolution 1701, le Hezbollah proclame sa « victoire divine » et s’en trouve même renforcé dans les territoires qu’il contrôle.

Mais cette vive opposition entre les forces du 8 Mars (pro-hezbollah) et du 14 Mars (pro-occidental) qui avait divisé le pays en 2006 jusqu’à son apogée belliciste continue d’alimenter l’actualité.

  • Les libanais : plat de résistance ou peuple de résistance? 

Le morcellement territorial et idéologique est loin d’être achevé à ce jour. Dernièrement, un chef maronite très important Mgr bechara RaÏ a clairement accusé Hassan Nasrallah et les chefs du Hezbollah de leur implication dans la guerre en Syrie. Cela va dans le sens des critiques évoquées par les Forces libanaises (Gemayel) sermonnant sur le monopole du port des armes . Bechara RaÏ  applique en fait la théorie de la distanciation, intimant l’ordre tacite de maintenir le Liban hors des axes dangereux. Il estime que le Hezbollah embarrasse ainsi le gouvernement libanais puisqu’il vient troubler la nécessité de se protéger des conflits régionaux.

La déclaration de Baabda publiée le 11 Juin 2012 par le comité de dialogue national reprend en ce termes la théorie de la distanciation (point n°12):

« Se tenir à l’écart de la politique des axes et des conflits régionaux et internationaux et éviter les retombées des tensions et des crises régionales pour préserver les intérêts supérieurs du Liban, son unité nationale et la paix civile, exception faite des résolutions revêtues de la légitimité internationale, de l’unanimité arabe et de la juste cause palestinienne, y compris le droit des réfugiés palestiniens au retour dans leur territoire et leurs foyers, plutôt que leur implantation« .

L’exceptionnalisme est le premier ennemi de la distanciation. C’est peut-être ce qui précipitera le Liban dans une prochaine crise. A cela s’ajoute que le président Michel Aoun est un allié de Nasrallah car la formation politique du Hezbollah a participé à faire élire le leader maronite Michel Aoun à la présidence de la république le 31 Octobre 2016.

C’est ce double discours qui empêche le Liban de connaitre une souveraineté plus solide. A la fois, le pays se veut désireux d’être la vitrine d’une reconstruction apaisée, mais les lacunes sécuritaires, les victoires successives du Hezbollah sur le terrain syrien, la montée des discriminations dans le climat sociétal sont le fruit d’une remise en question constante des acquis libanais.En outre, le pouvoir institutionnel ne peut pas prôner une accalmie ou un dialogue effectif tout en s’alliant a des milices déstabilisatrices.

Un peuple de résistance? Oui lorsqu’on observe de près la complexité des histoires personnelles, la claire-voyance des libanais face aux instrumentalisations politiques des chefs de parti. Mais le pays du cèdre est aussi un plat de résistance pour les pays occidentaux, un mouchoir de poche qui absorbe 30% des réfugiés syriens, et qui doit se débrouiller avec l’entre-deux palestinien. Une fragilité qui fait à la fois le charme et le drame du Liban.

 

 

 

Tagué ,

La Syrie ou la fin des temps primitifs.

aleppo

Il est urgent de déployer toutes nos capacités à informer de la réalité de la guerre en Syrie. Si j’ai désormais moins de temps pour dédier mon temps aux 400 cris, dès que la vie me le permet je continue d’allé manifester aux côtés des indignés français, des syriens exilés et des quelques âmes peu nombreuses encore errantes de la place de la République. La dernière fois nous étions une cinquantaine au pic de fréquentation. Au fond, j’étais un peu désolée mais pas résignée et j’étais d’avantage inquiète que déçue. Je me suis dit qu’il fallait urgemment reprendre la plume ne serait-ce pour que les évènements continu d’imprégner les cerveaux, pour que les constats froids continuent de propulser de chaudes vocations. Il faut que notre champ de vision s’ouvre, il faut faire remonter nos doléances et notre tristesse. Il faut que nous puissions dire à nos responsables politiques que chaque jour qui passe à ne rien tenter de faire, ils se rendent complices d’un spectacle macabre. Il semblerait que les diplomates, ministres, spécialistes et experts en géopolitique, professeurs de relations internationales, sujets carriéristes des institutions européennes, aient perdu leur voix. De la mue au silence, il n’y a eu qu’un pas, et les morts continuent de paver le sol syrien. Je souhaite participer à dresser le bilan de l’incompétence de la communauté internationale. Et je veux parler d’eux,  ceux qui n’ont pas été protégés, ceux qui ont été exposés, ceux qui ont été bombardés, cachés, explosés, broyés par la guerre.

  • L’armée syrienne avance actuellement dans Alep Est, ville pourtant divisée depuis 2012 entre zone occupée par le régime (contrôle gouvernemental à l’ouest) et l’autre détenue par les rebelles (Est). Les forces principales en présence sont l’aviation Russe, le Hezbollah iranien et l’armée du régime combattant contre une multitude de factions rebelles reculant au fur et à mesure sous le poids des combats.

 

  • Un corridor humanitaire a permit in fine  l’évacuation dans l’urgence de 10 000 personnes vers Alep Ouest. Seulement, la diplomatie n’y est pour rien. Une résolution a bien été voté à l’assemblée générale de l’ONU le Vendredi 9 Décembre à l’initiative du Canada ou 133 pays ont voté -pour- mais elle n’a aucune valeur contraignante. Depuis que l’ONU est devenu le synonyme de la compassion vaine, la Russie gagne du terrain sur la scène internationale et semble décider, guider, la politique étrangère globale, laissant même John Kerry sur le carreau. Ce dernier en vient à faire appelle à la compassion de Vladimir Poutine. Il est encore le dernier à croire que cet homme en a déjà eu pour qui que ce soit.

 

  • Palmyre vient d’être repris par l’Etat Islamique. Toutes les forces sont concentrées sur Alep donc les stratégies orientées vers les autres territoires sont floutées et permettent aux djihadistes de gagner du terrain dans des bastions tout autant symboliques que Mossoul, Idlib ou Derrayah. Les habitants de Palmyre sont de nouveaux pris en otage et abandonnés à leur sort. Or, l’armée du régime évoque avoir évacué une partie de la population, ce qui est probablement faux. Ils ont également laissé une partie de leur artillerie lourde entre les mains de DAECH.

 

  • Concernant l’échec de la diplomatie occidentale, un article du Monde retrace avec singularité l’amorphie de l’Union Européenne. François Fillon, candidat élu de la droite et du centre maintient: « Nous sommes obligés de constater l’échec de la diplomatie occidentale, et singulièrement de la diplomatie européenne. L’indignation est nécessaire, mais elle n’a jamais sauvé une vie humaine. » Angela Merkel persiste: « Nous constatons que nous avons pu en faire moins que ce que nous espérions ». François Hollande achève: « Comment oublier que le conflit syrien a déjà fait plus de 300 000 victimes ? On ne peut pas laisser un dictateur massacrer sa population» . On ne peut pas ,mais on l’a fait. Pour la seule question d’Alep, les combats ont commencé depuis que l’Etat Islamique a perdu son principal point de passage au Nord-est d’Al-rai (situé au nord-ouest de la Syrie au dessus d’Alep) en Avril. C’était un corridor facile pour faire venir des djihadistes de Turquie. L’opposition syrienne, à ce moment là, quand bien même les négociations viennent de débuter quelques jours plus tôt, se retire des pour-parlers s’indignant déjà de l’absence d’une réponse humanitaire. Lattaquié, Damas, Idlib, tout est alors bombardé à l’aveugle. L’Union européenne se tait, le régime de Damas plussoie et commence à reprendre de l’avance. Quel est donc le poids de leurs mots lorsqu’ils parlent d’échec? Ont-ils seulement essayé? Ou ont-ils assisté impuissants au blocage des institutions par la Chine et la Russie? Ont-ils cherché des médiateurs? Ont-ils privilégié le dialogue avec les ONG humanitaire? Ont-ils dérangé les codes du conseil de sécurité, implorant la création d’un organe spécifique aux crimes de guerre et aux crimes de génocide, ou le véto ne devient pas vétocratie? Ont-ils fait comparaitre Al Assad devant la cour pénale internationale lorsqu’il a utilisé du gaz moutarde à Deir-ez-Zor? Ont-ils arrêté les groupes armés qui ont utilisé du gaz sarin lors du massacre de la Goutha dans la banlieue de Damas le 21 Aout 2013 (plus de 1700 morts déclarées)? Après de plus amples recherches, il s’avère que la responsabilité du massacre de la Goutha n’est pas à imputer à Bachar Al Assad, mais au Front Al-Nosra et aux brigades Arhar al sham (cf: article précédent sur les400cris). Très peu de sites d’information français en ont parlé mis à part Chronique du grand jeu et Mediapart qui fournissent des résumés clés en main rédigés en anglais. Ils apportent ainsi les preuves que le gaz utilisé provient de la complicité Turque et de l’AKP, ceux qui aujourd’hui constituent des négociateurs réguliers et privilégiés du règlement de la crise syrienne. Quel cynisme. Le seul journaliste d’investigation américain qui a pointé l’implication de la Turquie dans le massacre de la Goutha est Seymour Hersh, le même que nous avions déjà croisé lors du dossier sur l’implication des Etats-Unis dans la guerre civile au Liban. Le journal Slate reprend en ce sens une enquête assez complète sur l’implication méthodique et le financement du groupe Etat Islamique par la Turquie, pour ceux qui souhaiteraient approfondir.

 

  • Nous avons finalement laissé à la Russie et à la Turquie la charge de l’évacuation des civils depuis hier, jeudi 15 Décembre, de la ville d’Alep. Pourquoi? Parce que l’administration Obama a choisi la stratégie de l’évitement, parce la Grande Bretagne est occupée à se dissocier de l’Europe, parce que François Hollande prépare sa succession en laissant une gauche divisée et une droite encore plus réactionnaire que par le passé, parce que l’Italie est en crise institutionnelle, et l’Espagne en crise économique, et parce que l’Allemagne a fait de son cheval de bataille l’accueil des réfugiés sur son sol. Un combat juste de la part de Merkel mais insuffisant pour colmater les plaies de ceux encore présents sur le territoire syrien.

 

  • En attendant, sans impuissance, puisque c’est ceux qui ont du pouvoir qui incarnent les impuissants… Vous pouvez agir sur le site d‘Amnesty International. La campagne consiste à harceler de message l’ambassadeur d’Iran, le guide suprême iranien, la « présidence syrienne », l’ambassadeur de Russie, ou encore le ministre des affaires étrangères russes. Les adresses mail, compte twitter et fax sont fournis. Vous n’avez qu’à cliquer pour faire poids, de toutes vos plumes, de toutes vos forces et de toute votre indignation.

 

C’est dans la littérature que je trouve le remède le plus efficace à l’absurdité des faits. Pour ceux qui me suivent sur Facebook, il y ont déjà croisé ces quelques phrases issu du roman Anima de Wajdi Mouawad écrivain libano-canadien. Dans ce livre j’y ai croisé la plus belle métaphore de la guerre que j’ai pu lire jusqu’à présent. Ou plutôt des conséquence de la guerre, de l’après guerre, de ces lucioles mortuaires qui continueront de hanter les couloirs des ambassades, de la Commission, du Conseil de sécurité, de l’Otan, de la Ligue Arabe et bien d’autre:

« Nous sommes une multitude aux abords du chemin herbeux blottis au creux des cailloux ou dans les feuillages des buissons pour choyer notre lumière. Nous luisons loin de l’éclat du jour, loin des villes et loin des humains. Nous sommes les poussières anciennes d’innocentes oubliées. Nous existons encore. Il y aura éternellement des ténèbres où il nous sera possible de tracer nos lignes évanescentes et cela durera tant que dureront les nuits obscures.
Leur disparition signera notre disparition.
Ce sera la fin des temps primitifs.
Il n’y aura plus personne pour transporter, dans l’intimité des lacs et des rivières, des éclats phosphorescents qui sauront répondre aux étoiles.
Mais tant que la lumière aveuglante n’aura pas décimé le monde des ombres, nous pourrons égrainer nos lueurs.
Nous n’abandonneront pas. Nous luirons. »

 

J’attribue ces mots à tous les syriens, irakiens, malien, yéménites, turcs… Qui ont souffert du terrorisme d’Etat ou de terrorismes plus pernicieux qui utilisent la religion à des fins d’instrumentalisation de la violence.

 

300 000 morts et encore des mots. Peut-être fallait-il juste se mettre à crier.

 

D.S

 

 

Entre populistes et élitistes: les islamistes syriens face au pouvoir du peuple (le cas d’étude d’Ahrar al-Sham/ حركة أحرار الشام الإسلامية)

Le 18 Février 2016 j’ai eu la chance d’assister à la conférence de Thomas Pierret déjà interviewer pour #les400cris. C’est dans le cadre du lancement du cycle de conférence du CISMOC « Islam et Champs politique », que le brillant chercheur est intervenu à l’Université de Louvain La Neuve sur le thème suivant:

Entre populistes et élitistes : les islamistes syriens face au pouvoir du peuple.

Ahrar Alsham

Quel clivage idéologique dominant  existe t-il entre rebelles syriens ? Au delà d’une typologie détaillée, de nombreux débats ont lieu au sein des rebelles islamistes syriens. La question syrienne est un enjeu stratégique majeur, dans lequel les grandes puissances sont toutes plus ou moins impliquées et ils viennent avec des manœuvres politiques marquées. 

  • Une approche éthique : qu’est ce qui fait sens pour eux ?

La charia effraie les occidentaux mais n’est pas un débat structurant et ce concept ne polarise pas parmi les rebelles islamistes syriens. Dans de nombreux Etats arabes y compris en Syrie dans sa Constitution syrienne, il y a un statut qui est une manière affirmée d’appliquer la charia. Il y a très peu de forces politiques dans le monde arabe en faveur d’un système légal sécularisé.

En revanche, la question fondamentale est de savoir ce qui fonde la légitimité politique ou la légitimité à exercer le pouvoir ? Cette question est très clivante et contrastée.

Un acteur politique légitime doit avoir démontré son dévouement à la cause par le combat, la prison, la torture et la clandestinité. Des générations successives ont combattu en Irak en 2000, en Afghanistan contre les soviétiques dans les années 80 ou encore Bosnie ou Tchétchénie dans les années 90.

C’est une conception du pouvoir très exclusive qui ressemble sans en prendre la forme exacte au parti unique. Ils rejettent pourtant le terme, mais par sa centralisation, son exclusion, nous sommes dans les mêmes cordes que le parti Baath. On trouve de nombreux dirigeants de parti de Saddam Hussein, notamment des cadres militaires, dans les rangs de l’EI.

  • Approche Elitiste (djihadiste)

L’acteur clé dans les révolutions populaires c’est le peuple INCLUSIF. Le gouvernement doit être choisi par le peuple. Il s’agit de représentations en terme de choisir les gens qui exercent le pouvoir exécutif ou parlementaire (« parlement » en tant qu’autorité de supervision de l’exécutif ici sans se substituer à la souveraineté divine sur laquelle les mouvements islamistes mettent l’accent).

Etude de cas.

 Ahrar al-Sham/ حركة أحرار الشام الإسلامية

Ou – le mouvement islamiste des islamistes du Sham- (traduit parfois par Levant mais expression un peu colonial).

  • Soulèvement à partir de Janvier 2012.
  • Principale faction rebelle SYRIENNE.
  • Effectif : de 15 à 20 000 hommes.
  • Groupe traversé par le débat entre ELITISTE ET POPULISTE et qui connaît une évolution idéologique à travers le conflit syrien. Il est composé par des profils générationnels très significatifs. Sur une photo communiquée par Ahrar al-Sham, on aperçoit Hassan Aboud, vétéran du djihad irakien des années 2000. L’homme se tenant à ses côtés a commencé sa carrière d’islamiste à la fin des années 70 contre des factions de l’armée gouvernementale syrienne, et a ensuite continué sa route en Afghanistan, tissé des liens avec Al-Qaeda, jusqu’à acquérir le « grade » de « djihadiste global.

Un exemple de dé-radicalisation

Beaucoup de cas étudiés s’intéressent à la libéralisation autoritaire (ex : Jordanie) ou à des groupes islamistes armés vaincus par des régimes autoritaires comme en Egypte avant la révolution arabe (ex : luttes armées contre Moubarak ou Kadhafi).

Le cas étudié par Pierret connaît un phénomène de dé-radicalisation mais n’évince pas totalement la violence. Il tend à « évoluer vers l’acceptation de changement sociaux politiques et économiques graduels dans un contexte pluraliste ». Moins radical ne signifie pas pour le moins modéré ! Ce sont des idéologies et pratiques qui ne sont pas déterminantes mais contraignantes, des idéologies rigides qui contraignent les choix politiques de ces mouvements.

Si l’on aborde par exemple le cas du djihadisme et de la question du parlementarisme : participer à un parlement élu est une forme d’apostasie car on il est interdit de côtoyer un environnement laïc, pas djihadiste. Quand on a ce point de départ idéologique, cela contraint à empêcher toute évolution future.

A partir de 2015 : Ahrar Al-Sham clarifie ses options idéologiques.

Dès 2012, le mouvement est à l’avant garde de la révolution syrienne mais les propos que ses dirigeants tiennent à Al Jazeera ou autres chaines d’information restent vagues et ambigus. Mais en 2015 plusieurs évènements vont marquer une nette clarification de l’opinion des dirigeants :

  • Février 2015 : Conférence d’Anas Najib (responsable des relations publiques du MVT) a Idlib (bastion d’Ahrar al-sham) dans le nord ouest de la Syrie utilisé comme une manière de combiner idéologie RÉFORMISTE (utilisé dans un sens politique, références aux frères musulmans, agir par des moyens légaux et non par la violence) et le DJIHADISME.
  • Parlementarisme : ni adoption, ni rejet.
  • Question des acteurs du Djihad : peuple + leadership élitiste.
  • Secret : limité aux chefs militaires.
  • Combattants étrangers : leur rang doit être intermédiaire mais le mouvement doit rester syrien.
  • Etats étrangers : alliances sélectives tandis que chez les djihadiste on assiste à la revendication d’une guerre totale.

 

– Mars 2015 : Ahrar al-Sham annonce l’absorption de Suqour Al-Sham en Mars 2015.

 

Suite à cela, Labib al Nahhas (directeur des affaires extérieures du MVT) écrit deux tribunes dans le Telegraph. C’est une véritable offensive de charme. Un article paraît dans le Washington Post signé à nouveau de sa main. Il présente le mouvement comme celui des « free men of Syria ». Il demande aux Etats Unis de requalifier leur appréciation des rebelles, et appelle l’Amérique à soutenir les forces sunnites qui combattent DAECH aussi bien que le régime syrien. Récusant ses liens soupçonnés avec Al Qaeda, ils revendiquent surtout une identité et des ambitions uniquement syriennes.

Cette révision opportuniste du discours fera dire à l’ancien ambassadeur Américain à Damas, Robert Ford : «Yes, talk with Syria’s Ahrar al-Sham».

  • Les origines du révisionnisme djihadiste

Radicalisme islamiste et tradition avant gardiste.

  • Le terme « avant-garde » est emprunté du léninisme. Il met en avant l’idée que l’Etat Islamique doit être mené par l’avant garde.
  • Sayyid Qutb, théorisation d’une « avant garde croyante » ou d’une « base solide »
  • Syrie, 1974, « Avant garde combattante – 79/82=plusieurs milices armées affrontent le régime et sont détruites par celui ci après 3 ans d’insurrection-.
  • Abd al Salam Faraj (idéologue des assassins de Sadate). L’impératif occulté : « l’islam ne triomphe pas en s’assurant le soutien de la majorité ». Arabes Afghans et AQ anciens combattants.

Cette approche avant-gardiste va être ébranlé par les djihadistes syriens. Le premier événement qui va amener à une critique est l’ÉCHEC DU DJIHAD IRAKIEN. L’armée américaine va réussir à mobiliser énormément de milices tribales sunnites contre l’EI d’Iraq, ancêtre de l’EI actuel (beaucoup d’argent leur a été donné). De nombreuses critiques de l’exclusivisme ont émergé et ont nourri le rejet populaire en Iraq.
L’ensemble a conduit à des controverses à la prison de Seydnaya: les révisionnistes de l’EI d’Irak et modérés ont commencé à dire qu’on ne peut pas porter de jugement sur l’appartenance ou non d’un musulman à l’islam, jugement qui n’appartient qu’à Dieu au jour du jugement dernier.

Ex : ceux qui refuser d’excommunier les dirigeants qui n’appliquent pas la charia) contre « takfiristes» (ceux qui restent fidèles à la ligne dure et exclusive de l’EI en Irak). Ainsi des factions idéologiques et des divisions s’étaient crées au cœur de cette célèbre prison. Tout cela précède 2011 et va donner plus tard la naissance à deux organisation djihadistes distinctes en 2012 :

  • Ahrar Al-Sham
  • Front Al Nosra (au départ censé être une simple franchise de l’EI d’Iraq en Syrie).

Une partie de ces djihadiste pré-révolutions arabes commencent à douter du Djihad.

  • Printemps arabe : le Djihadisme ringardisé

Les djihadistes énoncent des critiques :

  • Qui dit populaire, dit pluraliste donc ils sont de facto « contre ».
  • On ne peut pas s’associer avec n’importe qui pour mener une action politique.
  • Ces soulèvements sont a-séculiers, et indéterminés sur le plan idéologique. Il y a un consensus sur la fin de la dictature mais aucun questionnement sur la place de l’islam dans le système politique. Pour les Djihadistes les manifestants ne sont pas des martyres.
  • Les Djihadistes sont dans un optique global et transnational tandis que la révolution est nationale.
  • La révolution prend fin avec le régime contesté. A contrario, le Califat n’a pas de fin.

Contre l’approche révisionniste qui a tendance quant à elle à  constater que l’insurrection populaire a précédé l’action des djihadistes.

 

Ahrar al-sham se distancie explicitement d’Al Qaeda. Quand le Front AL Nosra est crée, leur identité réelle est un secret de polichinelle: ils sont une société écran de l’EI d’Irak qui fera rapidement allégeance à l’EI et créera même une branche au Liban. Ahrar Al Sham est critique envers l’opposition politique syrienne en exil mais discute avec eux lors de coalitions éphémères. Al Nosra considère que tous les syriens en exil sont des traitres.

 

AAS a des relations cordiales avec l’ASL (structure de commandement que les Etats occidentaux ont tenté de créer en 2012, dirigée par des officiers déserteurs et obéissant aux acteurs régionaux- ça n’a pas vraiment marché). Quand cette structure existait, AAS venait aux réunions de l’Armée Syrienne Libre. Pour Al Nosra, l’ASL était constitué d’ennemis étrangers doublé d’une coopération sur le mode de secret honteux (ex : avec le Qatar par ex) dont ils l’ont rejeté en bloc. AAS ne pratique pas d’attentat suicide contrairement aux groupes djihadistes.

  • Charte d’Honneur Révolutionnaire
  • Signée par plusieurs groupes rebelles dont AAS et autres groupes d’obédience islamistes mais non djihadistes. Il y a des encouragements du Qatar.
  • Ce qui est intéressant ici c’est que c’est un document public donc ils ont fait face aux critiques des djihadistes purs et durs.
  • AAS a du articuler une réponse, une justification ou une rationalisation de sa position face aux autres islamistes. EX : développement du concept entre djihad du peuple et djihad des élites. Pour AAS, la lutte populaire est un minimum de pragmatisme. Autre type de justification (Abou Yazan) : mêlez vous de ce qui vous regarde, c’est notre pays et notre révolution. Il y a des circonstances propres à la Syrie et vos principes intemporels ne s’appliquent pas à notre révolution (surtout adressé à la Jordanie).
  • Environnement idéologique d’AAS
  • Ils ont fini par lever le secret en 2013 sur leurs leaders.
  • Explosion qui tue une majeure partie des chefs du mouvement : une cinquantaine de personnes sont tuées le 9 Septembre 2014 lors d’une réunion privée dans une cave. Le fondateur du mouvement Hassan Aboud est tué. Ahrar al-sham annonce dès le lendemande son remplacement par Hachem Al-Cheik dit Abou Jaber mais il démissionne un an plus tard. Le 12 Septembre 2015 il est remplacé par Mohannad al-Masri dit Abou Yahia al-Hamawi.
  • Le courant révisionniste ne se limite pas à AAS :
  • Abu Basir Al Tahusi a légitimé ce genre de discours avant même la révolution (combattant pendant les affrontements avec le régime syrien de 79 à 82). .
  • Régionalistes du front Al-Nosra comme Abu Maria al Qahani Salih Hama : marginalisé en 2014 du front Al Nosra.
  • Abdalah Azzam, mort depuis 30 ans, assassiné au Pakistan en 89, père fondateur du djihadisme, le premier à avoir recruté des combattants pour le djihad (c’était le mentor d’Oussama Ben Laden). C’est une figure fondatrice pour les djihadistes. Mais sa mémoire est convoquée par les révisionnistes. L’approche exclusive et élitiste est apparue avant Azzam.

 

=> Alors, sont ils des interlocuteurs non djihadistes et comme l’indique Thomas Caillet, des « salafistes» ?

Le Salafisme selon T. Pierret contient 3 branches : les djihadistes, les quiétistes, et les politiques. Les quiétistes et les politiques se dégagèrent du modèle révolutionnaire populiste et critiquèrent de manière virulente l’avant-gardisme djihadiste.

  • Le Qatar peut-il tout acheter ?

Le pays a eu un rôle dans l’évolution idéologique d’AAS au titre de soutiens et financements étatiques et privés comme le Koweit, le Qatar ou la Turquie. Ils n’ont jamais été mis sur la liste noire des organisations terroristes par les USA donc la levée de fond en leur faveur apparaît comme financièrement pragmatiques pour de nombreux Etats.

AAS a immédiatement pris ses distances dès le départ avec AQ et EI en Iraq. AAS a reçu un certain nombre de combattants étrangers mais n’était pas assez pure et radicale pour eux. AAS était dans une relation d’isolement vis à vis du Djihad internationale.

AL NUSRA et AAS, devenus ennemis au sein d’un même territoire :

Il y a une dépendance structurelle d’AN avec les organisations djihadistes globales. EN 2012 et cela s’est poursuivit en 2013, AAS s’est déradicalisé et syriannisé. Les deux clans ont divorcés et sont devenus des ennemis mortels au sein du pays. AN a du renier son allégeance à l’EI en Iraq et à du trouver des appuis pour légitimer ses positions.

Divorce entre front Al Nusra et EI= désormais ennemis mortels au sein du pays.

AN avait renié son allégeance à l’EI en Iraq donc devait trouver des appuis pour légitimer sa position.

 

Conclusion : ingrédients de la déradicalisation

  • prédispositions : leçons d’expériences passées (Irak)
  • Contexte : printemps arabe
  • Soutient qatari et Turc
  • Dépendance du chemin emprunté isolement vis à vis des réseaux djihadistes globaux .

 

 

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L’INFLUENCE AMÉRICAINE PENDANT LA GUERRE DES 33 JOURS OU LA DEUXIÈME GUERRE DU LIBAN

 Les Etats-Unis ont-ils contribué à renforcer les clivages au sein de la société libanaise pendant la guerre des 33 jours ? 

Sous titre : la démonstration de l’ingérence américaine au Moyen Orient

LIBAN

Le 12 Juillet 2006, deux militaires israéliens sont enlevés par des miliciens du Hezbollah libanais dans la zone frontalière occidentale qui sépare le Liban d’Israël. Israël justifia le lancement de la guerre par la présence au sein du gouvernement libanais de deux ministres du Hezbollah. Ce que l’Etat Hébreu considérait comme étant « les places fortes du Hezbollah » furent bombardés avec acharnement : la banlieue sud de Beyrouth, le Liban et Baalbek. Au sein des civils, l’attaque Israélienne fit 1183 morts, 4059 blessés et près d’un million de déplacés[1]. En contrepartie, les roquettes du Hezbollah lancées sur le Nord d’Israël causèrent la mort de 41 civils et le déplacement de 250 000 personnes[2].

 

Le caractère pluriel, contrasté du Liban et son développement tardif après un laborieux processus de reconstruction et de réconciliation suite à 15 ans de guerre civile et régionale meurtrière (1975-1990) donne tout son poids à une analyse de l’ingérence américaine dans le Pays du Cèdre. C’est principalement l’échec du rétablissement politique du pays qu’il convient de comprendre, par de fatales conjectures internes et externes. Allant de l’assassinat de l’homme fort de la nation Rafic Hariri en Février 2005 jusqu’à l’aspect multidimensionnel du conflit : les Etats-Unis, Israël et la France vont tenter de modifier l’arène libanaise et les équilibres de puissance en place au Moyen Orient. Après l’Afghanistan en 2001, et l’Irak en 2003, la politique de « démocratisation autoritaire » des Etats Unis continue de sévir[3]. Israël souhaite affaiblir un allié solide de l’Iran et de la Syrie, le Hezbollah, soutenu financièrement par le régime des gardiens de la révolution et politiquement par Damas, et mettre en échec tout modèle d’Etat arabe en capacité de lui faire concurrence. En 2004, la France, autre acteur régional de premier plan dans la crise Libanaise à l’œuvre, va effectuer une volte-face dans sa politique étrangère. De son vif soutient à la Syrie et au Liban sur lesquels elle a exercé un mandat de la société des Nations de 1920 à 1943, il ne restera qu’une hostilité marquée au régime de Damas et une défense appuyée de l’indépendance libanaise.[4] Les projets de ces acteurs régionaux vont irriguer l’été meurtrier auquel vont assister les libanais de la résolution 1559 du Conseil de Sécurité des Nations Unis de Septembre 2004 à la résolution 1701 qui met fin à la guerre de l’été 2006.

 

Au niveau systémique et international, la politique Moyen-orientale des Etats-Unis connaît des mutations majeures en réaction aux attentats de New-York et Washington et de l’élection des néo-conservateurs à la tête de la maison blanche. Les tensions entre les Etats-Unis, l’Iran et la Syrie que le géant américain accuse de saboter les efforts occidentaux pour promouvoir le modèle démocratique au Moyen Orient vont accroitre la crise Libanaise. A la suite de l’assassinat de R. Hariri, le défunt premier ministre va s’épargner les accusations de la population libanaise et les tenants et aboutissants de la crise sociale vont être exclusivement transférés sur la dénonciation du contrôle syrien sur le pays, et sur leur implication dans l’attentat ayant causé la mort de l’homme d’Etat libanais. Le pays va se retrouver isolé sur le plan régional suite à un boycottage généralisé des Etats Occidentaux. Le Hezbollah, dépendant de la Syrie et de l’Iran pour son approvisionnement en arme va fédérer autour de lui au sein d’une population qui entend résister contre la main mise américaine[5].

Les Etats-Unis ont-ils contribué à renforcer les clivages au sein de la société libanaise pendant la guerre des 33 jours ?

 

Il convient, dans un premier temps, de démontrer qu’ils ont sous-estimé les dynamiques internes qui ont mené progressivement à la guerre. Dans un second temps, il est nécessaire de mettre en exergue les négociations menées de front avec la France pour influer le jeu Libanais et plus largement répondre à leur projet de « démocratie Moyen-orientale ». Enfin, il reste à analyser les dynamiques à l’œuvre sur la scène internationale, notamment la réaction de l’Union Européenne et la place de la Belgique au sein des diverses sensibilités.

 

  1. Les dynamiques internes ayant contribué à l’éclatement du conflit.

 

  • Les divisions communautaires.

 

La crise libanaise de 2004-2006, qui va culminer avec la guerre des 33 jours à l’été 2006, est avant toute chose une crise domestique, bien que les différents acteurs en présence aient cherché à l’internationaliser. L’équilibre qui régnait au Liban depuis le retrait unilatéral des troupes Israélienne du Sud Liban (mise à part les territoires contestés des fermes de Chebaa) maintenaient au Liban un climat de négociations, bien que celles-ci n’aboutissaient pas. Il y avait cependant une division sous-jacente, plus dichotomique et binaire, entre « la tentation de la cité marchande ultralibérale » sous le parapluie occidental, représentée par la Coalition du 14 Mars (2005) et « l’aventure de la citadelle assiégée et du revivalisme islamique ». La coalition du 14 Mars regroupe les sunnites du « Courant du futur », les Druzes représentés par Walid Joumblatt (jouissant du statut de libérateur pour son rôle dans l’indépendance face à la Syrie), et plusieurs groupes chrétiens pro-Occidentaux proche des idées libérales du clan Hariri. Les « pro-syriens « , proche du président Emile Lahoud, militent quant à eux pour une intervention de l’Etat plus prégnante et affichent leur hostilité à la politique américaine et israélienne incontestablement liées. Au sein des partisans de Lahoud, certains groupes sont laïques comme le Courant patriotique libre -du général Lahoud lui même- et d’autres vont avoir des tendances nationalistes arabes comme les nasséristes de Saida. Le Hezbollah chiite incarne et unifie ce revivalisme confessionnel et religieux. Pourtant, on peut également trouver au sein des partisans « pro-syriens », des sunnites comme le groupe de la Jama’a islamiyya[6]. Le Liban se montre ici sous son visage le plus fragmenté, et c’est sans aucune doute une des dynamiques internes dont les Etats Unis n’ont pas pris conscience dans leur gestion de la crise.

 

La crise libanaise fait également suite aux 13 ans de règne de Rafic Hariri et de ses alliés de prédilection, le mouvement AMAL de Nabih Berri ainsi que le Parti Socialiste Progressiste (PSP) de Walid Joumblatt. Cette alliance de longue durée a isolé une grande partie de la population sur le plan électoral. La communauté chrétienne a probablement été l’un des groupes le plus marginalisé, car prisonniers des voix des trois groupes dans de nombreuses circonscriptions électorales. En réaction, les partis traditionnels chrétiens se sont alliés à l’Etat d’Israël de 1978 à 1985 afin de répondre à l’ostracisme dont ils furent victime dans la vie politique libanaise.

 

La politique de reconstruction et d’endettement a appauvri une immense partie de la population tant l’accent a été mis sur le développement exclusif du secteur de l’immobilier, du luxe et du tourisme favorisant ainsi la coopération économique avec les riches pétromonarchies du Golfe. En parallèle, l’approvisionnement régulier en eau potable, en électricité et en transports ne fut pas assuré dans la totalité du pays. La fuite des cerveaux fut également caractéristique dans une crise sociale de plus en plus vive. Le gel des salaires dans les secteurs privés et public à partir de 1996 couplés à une dette publique passé de 45% du PIB à l’issu de la guerre (1975-1990), à 200% du PIB en 2005-2006. Dans ce contexte, les réformes économiques et sociales sont impensables.

 

 

  • Les héritages des accords de Taëf

 

En Aout 1988, le président Gemayel n’avait pas été remplacé à la fin de son mandat en Septembre. En ce sens, il avait donc désigné le commandant des forces armées le général Aoun afin de constituer un gouvernement provisoire. Les musulmans ne l’ayant pas reconnu, un autre gouvernement parallèle s’était formé à Beyrouth Ouest, dirigé par Salim Hoss qui jusqu’alors remplacé l’ancien premier ministre Rachid Karamé tué dans un attentat en Juin 1987. En Mars 1989, Michel Aoun lance une « guerre de libération » contre la présence de 33 000 syrien présents sur le territoire libanais. Les combats entre les milices chiites Amal, le Hezbollah, le PSP druze ou encore les forces libanaises chrétienne rendent la situation inextricable.

 

En 1989, juste avant que 15 ans de guerre civile ne prennent fin, la ligue des Etats arabes tente de résoudre un conflit multipartite qui a débuté en 1975. Le Maroc, l’Algérie et l’Arabie Saoudite forment un comité en date du 7 Janvier 1989 chargé de trouver une médiation en vue d’un accord de paix entre les groupements libanais et la Syrie[7]. Un plan en sept points est adopté lors d’une réunion qui prend place à Taëf en Arabie Saoudite au mois d’Octobre 1989.

Sur le plan politique, 63 députés sur 73 sont ainsi rassemblés à Taëf en vue d’élaborer une réforme de la Constitution et de rappeler l’indépendance du Liban. 53 députés ratifieront effectivement le document. De ce fait, le partage des pouvoirs est maintenu : un président de la République maronite, un président du Conseil sunnite, et un président de la Chambre chiite. Les pouvoirs du Président de la République seront néanmoins réduits au profit de ceux du président du Conseil et le nombre de députés augmente considérablement passant de 73 à 108. Les députés doivent être composés à égalité de chrétiens et de musulmans. Enfin l’accord de Taëf envisage de rétablir la souveraineté de l’Etat libanais et de dissoudre les milices à l’œuvre dans la guerre civile faisant rage[8].

 

L’accord de Taëf va aussi et surtout maintenir le rôle de la Syrie sur le territoire libanais : les politiques économiques, culturelles et extérieures du Liban doivent correspondre en tout point à celles de la Syrie[9]. En Mai 1991, la signature d’un traité d’amitié avec la Syrie, consacre le rôle prépondérant de Damas[10]. Mais l’accord de Taëf ne convint pas la majorité de la population libanaise. Pour une partie de la population chrétienne, derrière le général Aoun, il institutionnalise un protectorat syrien de longue durée sur le Liban. Les groupements Chiites (Hezbollah et Amal) se voient menacés par l’augmentation des compétences du président du Conseil, donc par l’augmentation des compétences dévolues aux sunnites[11].

 

La résolution 1559, adoptée le 2 septembre 2004, à la veille de la prorogation du mandat du Président de la République E. Lahoud, par le Conseil de sécurité des Nations unies, « demande instamment à toutes les forces étrangères qui y sont encore de se retirer du Liban ». Elle « se déclare favorable à ce que les prochaines élections présidentielles au Liban se déroulent selon les processus électoral libre et régulier, conformément à des règles constitutionnelles libanaises élaborées en dehors de toute interférence ou influence étrangère »[12]. Autre point majeur, la résolution Onusienne à l’initiative de la France et des Etats-Unis demande à nouveau que soient « strictement respectées la souveraineté, l’intégrité territoriale, l’unité et l’indépendance politique du Liban, placé sous l’autorité exclusive du gouvernement libanais s’exerçant sur l’ensemble du territoire »[13]. En Juin 2001, un retrait partiel des troupes syriennes de Beyrouth et de ses environs intervient en vertu de l’accord de Taëf quand bien même l’armée syrienne aurait du se retirer de Beyrouth vers la plaine de la Békaa dès 1992. Le 26 Avril 2005, le retrait des derniers soldats syriens marque la fin officielle de la présence de Damas au Liban. Le départ définitif de cet acteur de l’après guerre que constituait l’armée syrienne, fragilise l’accord de Taëf, qui, s’il ne régulait pas le système, permettait de le circonscrire dans un équilibre précaire. Comme Alain Gresh le fait remarquer, si c’est à l’initiative des présidents français et américains que cette résolution va être adoptée, elle l’est en fonction de conjonctures régionales. C’est la décision syrienne de faire modifier la constitution et de prolonger le mandat du président Emile Lahoud qui va faire bondir les occidentaux. Hariri avait poussé l’adoption de la résolution, et c’est probablement ainsi qu’il se condamna. Néanmoins, malgré les accords de Taëf, la résolution 1559 et les espoirs qu’elle soulève : l’autre partie de cette dernière est plus difficile à réaliser que le démantèlement progressif de la présence syrienne. Le Hezbollah demeure, et il est central dans le dispositif des forces en présence. Les élections législatives de l’été 2005 donnent lieu à un gouvernement d’Union Nationale ou siègent deux représentants du Hezbollah. Beyrouth prend position et estime que le désarmement du groupe armé est une affaire purement interne et doit donner lieu à un dialogue national. En dépit du fait que le Liban cherche à s’émanciper de toute tutelle étrangère, à désactiver le bras armée Hezbollah au sud Liban, il est malgré lui insérer à des enjeux régionaux d’ampleur. L’objectif conjoint des Etats Unis, de l’Union Européenne et d’Israël tient en trois points : expulser le Hezbollah du sud du Liban et obtenir son désarmement, tenir le Liban à l’écart des conflits régionaux, et in fine de lutter contre « l’axe du mal » constitué le Hezbollah, la Syrie (qui lors des accords de Taëf était largement sollicité par les occidentaux), l’Iran et le Hamas[14].

  1. L’internationalisation et l’enlisement du conflit

 

  • Une guerre préméditée ?

« Pour Gilbert Achcar et Michel Warschawski, la guerre menée par Israël contre le Liban, du 12 juillet au 14 août 2006, s’inscrit dans le projet américano-israélien d’un nouveau « grand Moyen-Orient » sous tutelle qui passe par une guerre préventive contre les « organisations islamistes », en particulier le Hamas et le Hezbollah, pour s’attaquer ensuite aux « pays voyous », notamment la Syrie et l’Iran »[15].

 

 

Au sein du rapport en date du 1er Février 2011 pour les membres et des comités du Congrès par l’analyste Casey L. Addis, en charge des affaires du Moyen Orient, il est dit que « Les Etats Unis et le Liban ont historiquement entretenu de bonnes relations en raison de leurs liens politiques et religieux ». Il est également soutenu qu’à la suite du retrait syrien du Liban en 2006 et la guerre entre le Hezbollah et Israel, l’administration Bush et le congrès ont alloué une aide d’assistance plus important au Liban, soit un milliard de dollars sur trois ans (…) incluant pour la première fois une assistance logistique aux forces armées libanaises (LAF) et aux forces de sécurité internes du Liban (ISF). Néanmoins les acteurs étrangers, et en premier lieu la Syrie et l’Iran sont présentés comme étant des pays menaçant la stabilité du Liban[16].

 

Néanmoins, sur le plan de la realpolitik, il semblerait que le gouvernement américain ait planifié en partie, avec Israel, les représailles et la campagne de bombardement qui a frappé le Liban durant la guerre des 33 jours. Des officiels du gouvernement Israélien se déplacèrent en personne aux Etats Unis en Mai (2006) afin d’organiser un plan joint pour attaquer les bases du Hezbollah[17].

 

July was a pretext for a major offensive that had been in the works for a long time. Israel’s attack was going to be a model for the attack they really want to do. They really want to go after Iran. »[18]

 

L’attaque Israélienne sur le Liban fut dans le sens de cette thèse un moyen d’affaiblir le Hezbollah afin de pouvoir par la suite attaquer l’Iran et ses installations nucléaires. L’Etat d’Israel avait-il été pris de cours par l’accrochage d’une de ses patrouilles avec le Hezbollah ? Les israéliens ont-ils été surpris par l’enlèvement de leurs deux soldats dans un contexte de tensions pourtant significatif ? Il est nécessaire de s’interroger sur les buts de guerre d’Israel pour comprendre le soutient américain à l’Etat hébreu durant la guerre des 33 jours. Le général Israélien Kaplinsky, numéro deux de Tsahal, avait révélé dans un mensuel du judaïsme française -L’arche-, qu’il avait la certitude qu’Israel puisse être soumise à une campagne générale de frappes sur le nord de son territoire. Il corrobore son propos en expliquant que « le Hezbollah cherche régulièrement à capturer des soldats de Tsahal pour négocier des échanges de prisonniers ». Il dira enfin : « Nous aurons à faire face à d’autres opérations du même ordre dans ce secteur (…) Nous serons contraints de frapper des cibles au Liban et peut être même de monter une opération là-bas pour récupérer les nôtres ». Le général Kaplinsky ne parle pas d’un conflit généralisé, ou d’un engagement guerrier contre le Liban entier, mais l’opération du Hezbollah n’est pas une surprise pour Israel lors des heurtes qui interviennent le 12 Juillet. Le 13 juillet, Israel choisit de frapper dès le lendemain l’aéroport de Beyrouth, cible d’envergure pour un premier bombardement. Le journal américain New Yorker soutient que c’est « un plan général d’attaque » contre le Hezbollah coécrit avec les Etats unis qui a permis à Israel une riposte aussi violente.

 

  • Toucher la Syrie : couler le Liban.

 

C’est avant le vote de la Résolution 1559 que les Etats Unis vont commencer à influencer la politique Libanaise en exerçant une pression sur la Syrie. Les premières mesures internationales touchant Damas sont l’adoption du « Syrian Accountability Sovereignty Act (SALSA) par le Congrès américain au printemps 2004[19] tiré lui même du « Syria Accountability and Libanese Sovereignty Restoration Act of 2003 »[20]. Ce dernier est rédigé afin que « le support de la Syrie au terrorisme et son occupation du Liban cesse, pour qu’elle cesse également le développement d’armes de destruction massive, et par là même tient la Syrie responsable pour les problèmes de sécurité internationale qui touchent le Moyen Orient ». Le document est acté par le sénat et la Chambre des représentants. Les groupes terroristes cités du Hezbollah, au Hamas, en passant par le Front populaire de Libération de la Palestine sont accusés de maintenir des camps d’entrainement et des locaux au Liban, dans des zones occupées par les syriens, recevant l’aide de l’Iran à travers l’occupant[21].

 

Le document datant de 2003 rappelle la Résolution 520 du Conseil de Sécurité en date du 17 Septembre 1982, qui demande « un stricte respect de la souveraineté territoriale, de l’intégrité, de l’unité, et de l’indépendance politique du Liban »[22]. Le 3 Mars 2003, le secrétaire d’Etat Colin Powell déclarait l’objectif affiché des Etats Unis « laisser le Liban à la gestion de la population Libanaise sans la présence de l’armée syrienne occupante ». Mais cette hostilité non feinte à l’égard de la Syrie dénote de ce que contenait les accords de Taëf à l’égard du régime Baathiste : « Compte tenu du fait de la nature des relations fraternelles qui lient le Liban à la Syrie, les forces syriennes aideront qu’elles en soient remerciées, les forces légales libanaises à étendre l’autorité de l’Etat libanais dans un délais maximum de deux ans (…) A la fin de cette période, les deux gouvernements (syrien et libanais d’entente nationale) décideront du redéploiement des troupes syriennes dans la région de la Békaa et à l’entrée de Békaa Ouest à Dahrel Baydar jusqu’à la ligne reliant Hammana, Mdeireje et Ayn Dara »[23].

 

Arrivé à quelques semaines de l’échéance du mandat présidentiel d’Emile Lahoud en Septembre 2004, le Liban est le terrain adéquate, à la fois par le vide politique qui s’y profile et la fragilité du régime, pour que les Etats Unis reprennent la main au Moyen Orient. Les Etats Unis sont malmenés en Irak et agités par l’axe irano-syrien vu comme dangereux à l’heure de l’ouverture des négociations sur le nucléaire. Ils sont également convaincus que le conflit israélo palestinien est alimenté par Damas, qui financerait et armerait les factions palestiniennes, épines dans le pied de Mahmoud Abbas. Le Liban est le pion manipulable pour faire tomber le jeune régime de Bachar Al Assad tout en détruisant ce qu’il reste des bases du Hezbollah en soutenant Israel dans la bataille. Conforté dans leur position lors du Sommet du G8 de Long Island dès Juin 2004, les Etats Unis ont le soutient français dans la volonté d’une part, d’amoindrir l’étau syrien sur le Liban, et d’exiger d’eux un comportement régional plus en accord avec les intérêts occidentaux. Mais Assad va passer en force. Il va exiger la prorogation du mandat d’Emile Lahoud à la tête de l’Etat libanais quand bien même la Résolution 1559 vient d’être voté au Conseil de sécurité de l’ONU. Al Assad est ferme et ne masque pas ses menaces à l’encontre de la coalition du 14 Mars, menée entre autre par Walid Joumblatt[24]. Selon les termes de Joseph Bahout, « une guerre froide est déclarée, dont le Liban est redevenu le théâtre ». En provoquant le régime syrien pour émanciper le Liban de sa tutelle, les Etats-Unis en co-alliance avec la France ont donc participé à resserrer son influence sur le Liban, à échauffer les différents clans, dont le Hezbollah, sure de ses alliés de Damas et d’Iran, et à déclarer un état de guerre généralisée.

 

  • L’assassinat d’Hariri : un cas de casus belli.

 

L’attentat du 14 Février qui a couté la vie à R. Hariri reste le point d’inflexion de la 2ième guerre du Liban. Il est à la fois le point d’orgue de la tutelle syrienne sur le Liban aux vues des révélations de l’enquête et ce que va couter le Liban à la Syrie, car les hydres de la communauté internationale ne vont pas tarder à se faire entendre. Cette tutelle mise en place dès 1976, légalisé à la fin de la guerre civile et régionale en 1991, fut mise à mal si ce n’est complètement détruite en 2006. Rafic Hariri a t-il été tué parce qu’il a accepté de négocier avec les américains et les français dans ce que les syriens appelaient «  le complot de la résolution 1559 » ? Ou la Syrie a t-elle voulu prévenir le Liban que sans sa tutelle il ne lui restait plus qu’à contempler l’ampleur belligène de son territoire ?

 

Le Mouvement du 14 Mars va être la réponse populaire à la mort d’Hariri. Plusieurs centaines de milliers de Libanais, toutes communautés confondues, descendent dans la rue pour demander le départ de l’armée Syrienne. Chrétiens, sunnites ou druzes, derrière Michel Aoun, le clan Hariri ou W. Joumblatt. Une absence remarquée reste en suspend : l’écrasante majorité des chiites, rassemblés autour du Hezbollah et du Mouvement Amal de Nabil Berry (alors président du Parlement) ne participent pas aux manifestations. Cette « intifada de l’indépendance » contraindra néanmoins Damas à retirer ses soldats du Liban, et la pression américaine n’y est pas pour rien[25].

 

Le choix syrien de proroger le mandat d’Emile Lahoud a été vécu comme une humiliation par l’alliance Druzo-Sunnite et plonge W. Joumblatt comme R. Hariri dans l’opposition et dans une fermeté radicale à l’égard de Damas. L’assassinat de l’ancien premier ministre fait de Joumblatt et Saad Hariri les nouvelles figures de proue du mouvement populaire. L’assistance franco-américaine va alors se faire plus « directive » que bienveillante[26].

 

En Mars-Avril 2005, et toujours sous injonction Franco-Américaine, la formation du nouveau gouvernement Mikati est en pleine tractation. Autre injonction occidentale : la tenu d’élections parlementaires rapides. Il n’est pas pris en considération les risques d’un débat tronqué, ou avorté entre les différentes sensibilités qui défilaient dans la rue le 14 Mars et les jours qui suivirent. Il n’est pas pris en considération le fait que les partisans de Lahoud, les Nasseristes et les Chiites au sein du Mouvement du Hezbollah, ne peuvent pas se laisser politiquement marginaliser d’un engagement populaire unilatéral. De plus, au titre de facteur interne, la classe politique libanaise ne vise qu’à assurer sa propre pérennité et par la même organise un premier scrutin « libre » dans le cadre d’une loi électorale paradoxalement imposée par le régime de Damas en 2000[27]. Après le tremblement de terre provoqué par l’assassinat de R. Hariri, le clivage entre « opposition » et « loyaliste » constitué fin 2004 depuis l’hôtel Bristol de Beyrouth, ne tient plus. Le paysage politique libanais est redessiné : les alliances contre-nature que les anciens pions de la Syrie au Liban ont du conclure, le retour important du général Aoun d’un exil de 14 ans affrontant seul les coalitions de l’opposition[28], et le climat politique tendu qui a succédé aux mouvements populaires prépare le terreau d’une guerre.

 

  • Les intérêts de Washington dans la 2ième guerre du Liban

 

Le journaliste d’investigation Seymour Hersh est un des plus grands critiques de la cooptation des Etats-Unis à la 2ième guerre du Liban. Il relate ainsi dans le New Yorker la passivité du géant américain à la suite du kidnapping des deux soldats par le Hezbollah déclenchant les représailles de l’armée Israélienne. De ce fait, le Président Georges W. Bush tiendra les propos suivants lors du sommet du G8 à Saint Petersburg le 16 Juillet 2006 : «  c’est un moment de clarification » et « Nous savons désormais pourquoi nous n’avons pas la paix au Moyen Orient ». Bush aborde dans ce même discours les relations entre le Hezbollah et ses supporters en Iran et en Syrie, qui sont selon ses propres mots « les racines de l’instabilité ». Malgré les multiples appels de la communauté internationale priant les Etats Unis de prendre les commandes des négociations afin de mettre fin aux combats, la secrétaire d’Etat Condolezza Rice dit à ce propos que «le cessez-le feu devrait être différé » jusqu’à que les conditions soient plus favorables. Georges W. Bush comme le vice président Dick Cheney, au même titre que les officiels diplomatiques et les services secrets américains convergent tous vers un même point de vue : une campagne de bombardement contre le Hezbollah, ses missiles souterrains et ses centres de commande pourrait faciliter l’assise sécuritaire d’Israël. Elle pourrait également servir de prélude ou de mise en garde pour une future destruction de l’arsenal nucléaire iranien perçu par les Etats Unis comme étant disproportionné[29].

 

Au sein du département d’Etat, cette attaque était vue comme une manière de renforcer le gouvernement libanais, et qu’il puisse asseoir son autorité sur le sud du pays dont la majorité est contrôlé par le Hezbollah. Pour une quelconque attaque de l’Iran, quelque soit les plans d’intervention, la Maison Blanche devait se débarrasser des armes et de la puissance du Hezbollah. Israel le faisait à sa place, et le gouvernement américain n’avait qu’à lui apporter son support. Bush voyait l’Iran comme une pièce maitresse de l’ « axe du mal » et voyait le Liban comme le « joyau de la couronne » pour reprendre les mots de Hersh. Néanmoins, le gouvernement Américain va nier toute implication dans les plans d’attaque d’Israel. Le porte parole du National Security Council dit lorsqu’on l’interroge sur une liste détaillée de questions à propos de l’implication des Etats Unis dans la 2ième guerre du Liban : « Prior to Hezbollah’s attack on Israel, the Israeli government gave no official in Washington any reason to believe that Israel was planning to attack. Even after the July 12th attack, we did not know what the Israeli plans were »[30].

 

 

Selon Hersh, la Air force Américaine aurait communiqué avec les Israéliens afin de s’accorder sur ce plan : « Let’s concentrate on the bombing and share what we have on Iran and what you have on Lebanon »[31]. Les discussions sont parvenues jusqu’au Chef d’Etat majeur américain et jusqu’au secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfled. L’ensemble de la classe politique, aux Etats-Unis confluait autour de l’idée d’une guerre avec des bénéfices majeurs et à moindre cout[32].

 

Enfin, une unité de renseignement de l’armée de défense Israélienne, connue sous le nom d’unité 8200 ou en hébreu « Yehida Shmone-Matayim »[33], intercepte des conversation au début de l’été tragique que connu Beyrouth et le Liban. Ces écoutes impliquées à la fois le Hamas, le Hezbollah ainsi que Khaled Meshal alors leader politique et militaire incontesté du Hamas. Tandis qu’un an après sa victoire aux élections Palestiniennes, le Hamas avait diminué ses activités terroristes, l’unité de renseignement israélienne soutient avoir la preuve que Khaled Meshal ait tenu les propos susdits : « Let’s go back into the terror business and then try and wrestle concessions from the Israeli government ». L’Etat Hébreu se sentait donc menacé par l’axe Hamas/ Hezbollah ou Palestine/ Syrie/ Iran. Plus tôt dans l’été, avant l’enlèvement des deux soldats Israel s’est donc assuré du soutient de Dick Cheney, puis du support du bureau chargé des affaires Moyen-orientale au Conseil National de sécurité. Une fois ces prérequis, persuader Georges W. Bush et Condolezza Rice n’était pas un problème. Israel, dans son plan initial, pensait qu’avec le background effectif des Etats-Unis, encouragé par les récentes manifestions anti-syriennes qui avait secoué le Liban le 14 Mars en réponse à celles du 8 Mars, frapper les infrastructures, lignes aériennes, les dépôts de carburant et l’aéroport de Beyrouth, pourrait convaincre les Libanais (majoritairement les populations sunnites et chrétiennes) de se retourner contre le Hezbollah. A contre-sens de ce que les Etats Unis avait prévu, l’administration Bush fut clairement désenchantée.

 

Saoud al-Faycal, le ministre des affaires étrangères, reçu à Washington le 23 juillet 2006 manifesta sa colère au président G.W Bush, et l’appelait à mettre immédiatement fin à cette guerre. Les provocations du Hezbollah sont alors suivies avec « une profonde inquiétude » par l’Arabie Saoudite. Toujours selon Saoud al-Faycal, il est nécessaire de distinguer « la résistance légitime » de « l’aventurisme irresponsable », et donner la moindre légitimité au Hezbollah est un spectre dangereux pour les régimes sunnites. Ils sont effrayés à l’idée d’une instrumentalisation iranienne des minorités chiites arabes depuis la chute de l’Irak de Saddam Hussein[34]. Israel, au cours de la 2ième guerre du Liban, n’est pas parvenu à mettre fin au Hezbollah, et la population ne s’est pas retourné contre le groupe armé mais contre Israel vue comme l’instigateur d’un régime de représailles articulées autour de frappes ciblant les civils. Ce n’est donc qu’une fois que les officiels américains ont compris que le couts de la guerre seraient trop élevés pour la société libanaise qu’ils ont commencé à prospecter pour la paix. Les officiels du Vice-président Dick Cheney restaient cependant convaincus que la campagne militaire contre le Hezbollah pouvait porter ses fruits. Des divisions similaires émergèrent en Israel, notamment sur la possibilité que Hassan Nasrallah décide de faire escalader la guerre en frappant Tel-Aviv.

L’Etat d’Israel et les Etats Unis ont donc eu peur des conséquences que cette guerre pourrait avoir si le Hezbollah Iranien décidait de toucher les Etats autour du Détroit d’Ormuz et leurs infrastructures pétrolières : les Emirats Arabes Unis, Oman ou encore l’Arabie Saoudite. Une réponse Americano-Euro-Saoudienne aurait été quasi-immédiate mais Ormuz est trop stratégique pour qu’une campagne militaire contre le Hezbollah Libanais mette à mal un point de passage ou un quart de la production mondiale de pétrole transite.[35]

  • Une guerre d’échecs multiples.

 

L’armée Israélienne a mené une action d’une violence sans précédent afin de vider le sud du pays de sa population. Le 27 juillet 2006, le coordinateur des affaires humanitaires de retour de son déplacement au Liban demande expressément une trêve de 72h pour l’évacuation des blessés. Le porte-parole du gouvernement Avi Pazner le rejetait au prétexte que les corridors humanitaires apparaissaient comme suffisant. Il est nécessaire de préciser que 90% des victimes libanaises étaient des civils quand 80% des victimes israéliennes étaient des militaires. La proportion d’enfants au sein de la population libanaise touchés dépassait les 35%. A cela s’ajoute : l’évacuation spectaculaire des ressortissants européens, la destruction des usines électriques et la marée noire qui suivit, le bombardement de Cana, l’éparpillement de centaines de bombes à sous-munition, l’utilisation d’armes prohibées, la mort par tirs ciblés d’un soldat de la FINUL, comme une série d’éléments qui ont contribué à rendre cette guerre impopulaire[36].

 

Les bombes à sous-munitions sont fournies par les Etats-Unis à l’Etat d’Israel. Le géant américain est le principal fournisseur d’armes de l’Etat Hébreu. Seulement trois semaines suivant le cessez-le feu, les bombes à sous munitions avait déjà fait plus de 80 victimes dont une vingtaine d’enfants. Ces armes ne permettent aucune distinction entre populations civiles et cibles militaires. Amnesty International exhorta à plusieurs reprises l’Etat d’Israel à fournir les localisations précises des endroits ou furent utilisées des armes de ce type pendant la guerre des 33 jours. Un rapport des Nations Unies a révélé que 90% des frappes israéliennes de bombes à sous-munitions se sont produites lors des dernières 72 heures du conflit quand bien même un cessez-le-feu était prévu[37].

 

Fait tout aussi marquant, la riposte d’Israel ressemblait à un choix stratégique déjà croisé auparavant : c’était une guerre asymétrique plus que proportionnelle. Israel se base ainsi sur la doctrine américaine utilisée depuis la première guerre du Golfe : une campagne de bombardements aériens intenses touchant principalement les infrastructures ennemies et les capacités militaires ou d‘approvisionnement. Le recours massif à l’aviation et aux navires de guerre ainsi que les pilonnages d’artillerie en sont d’autres exemples types[38]. Les forces de l’OTAN ont combattu pendant la guerre du Kosovo (98-99) aux côtés de l’armée de libération du Kosovo sur le territoire de la République Fédérale de Yougoslavie opposée à l’armée yougoslave. Le 6 Aout 2006, le premier ministre Israélien Omert répondait aux condamnations Européennes sur les nombreuses morts civiles au Liban : « Where do they get the right to preach to Israel ? European countries attacked Kosovo and killed ten thousand civilians. Ten thousand! And none of these countries had to suffer before that from a single rocket. I’m not saying it was wrong to intervene in Kosovo. But please: don’t preach to us about the treatment of civilians. » Avant que la guerre commence, le Kosovo était cité clairement par les officiels israéliens et les journalistes comme étant une influence notable dans la manière qu’à Israel d’imposer un fardeau collectif à la population qu’il vise pour influencer les forces en présence. Du côté Etats-Uniens, Rumsfeld s’inquiétait de l’expansion de la guerre en Iran et des risques que cela faisait peser sur les troupes américaines en Iraq[39]. Lors d’un meeting en présence de Condolezza Rice et Georges W. Bush il déclare : «  There is a sensitivity to the desire to not have our country or our interests or our forces put a greater risk as a result of what’s taking place between Israel and Hezbollah ».

 

Cependant, si Cheney et Abrams, au sein de l’administration américaine, ont eux même fait pression pour que le gouvernement Américain soutienne Israel avec insistance, il semblerait que Rice, et les diplomates de carrière au sein du Département d’Etat aient été plus mitigés quant à la place des Etats Unis dans le conflit. En effet, ces derniers étaient fortement tempérés par les effets disproportionnés des attaques perpétrées au Liban[40].

 

 

Le 11 Aout 2006, la résolution 1701 du Conseil de Sécurité des Nations Unies est adoptée à l’unanimité des membres du Conseil. Elle stoppe de manière immédiate le conflit israélo-libanais. Le gouvernement Libanais, avec en son sein deux membres du Hezbollah, accepte la résolution à l’unanimité également dès le 12 Aout 2006. Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah fait injonction à ses miliciens de respecter le cessez-le feu. Le gouvernement israélien suit le mouvement et approuve la résolution avec 24 voix contre 0 et une abstention. Le 14 Aout 2006, le cessez le feu est effectif[41]. La résolution 1701 est adoptée 38 ans après les résolutions 425 et 426 qui établissent la FINUL et délimitent les limites territoriales de son mandat, se limitant au sud du pays. La résolution 1701, en autre, ne permet pas à la FINUL de continuer à assister le gouvernement libanais dans le désarmement des groupes armés présents au pays du Cèdre. La mission susvisée, qui a déjà été mentionnée dans la résolution 1559 du Conseil de sécurité de Septembre 2004, n’est pas étendue dans le cadre de la résolution 1701. De ce fait, la communauté internationale manque une opportunité cruciale d’étendre le mandat et la responsabilité de la FINUL. Ce trou béant dans les réponses apportées à la 2ième guerre du Liban, malgré le sursaut proactif du tandem franco-américain dans le rétablissement de la paix, permettra au Hezbollah de recouvrer la quasi-totalité de ses stocks de guerre moins de deux ans après l’adoption de la résolution[42].

 

Reste à savoir quels ont été les soutient des Américain en Europe ? En d’autres termes quelles furent les réactions au sein de l’intelligentsia européenne ?

 

  • La politique Européenne face à la 2ième guerre du Liban et la réaction de la Belgique.
  • L’Union Européenne ou la constitution d’une force de terrain

 

L’Union Européenne commence à jouer un rôle effectif le 23 juillet 2006 lorsque le premier ministre israélien Ehud Olmert se dit favorable au déploiement au Liban d’une force militaire « formée par des pays de l’Union Européenne ». Parallèlement à cette déclaration, le secrétaire générale adjoint de l’ONU accuse Israël de « violer le droit humanitaire ». Le 24 Juillet, c’est Condolezza Rice qui se rend à Jérusalem après un passage remarqué à Beyrouth. Les Etats-Unis accorderont par la suite une aide de 30 millions de dollars au Liban après que Rice ait exprimé sa ‘profonde préoccupation’ pour les libanais. Le 26 Juillet, une conférence internationale est organisée à Rome au sujet du Liban. Elle se déroule en présence de représentants de 15 pays partie prenante de l’ONU, de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne. Les participants convergent vers un nécessaire cessez-le-feu et de la création d’une force internationale sous l’égide de l’ONU.

 

A contrario, dès le 27 juillet, deux jours après que quatre observateurs internationaux aient trouvé la mort au Liban, les tirs Israéliens sur la plaine de la Bekaa et le Liban Sud s’intensifient. L’ONU ne parvient pas à un accord définitif sur la déclaration condamnant l’attaque. Le chef d’Etat major Israélien Dan Haloutz se félicite des « dommages stratégiques énormes » qui ont touché l’organisation du Hezbollah. Le ministre Israélien de la Justice interprète les errances de la communauté internationale comme une « autorisation de continuer ». Suite à la conférence de Rome, Romano Prodi en tant que président de l’Union Européenne rencontre Mahmoud Abbas. Bruxelles est claire : Israël a mal interprété les résultats de la conférence de Rome sur le Proche Orient. Romano Prodi, après l’entrevu avec le président palestinien déclare : « La position exprimée par la conférence ne peut pas être interprétée comme une autorisation » pour les Israéliens à poursuivre les hostilités[43].

 

La cessation des combats ne prendra fin qu’après une vive escalade de la violence, Mais, le 13 Aout, Kofi Annan annonce qu’Israël et le Liban sont parvenus à un accord sur la fin imminente du conflit. Une dernière offensive terrestre a lieu au Liban du Sud. Selon Amir Peretz, alors ministre israélien de la défense, elle était nécessaire à préparer le terrain au déploiement de la force internationale. Rapidement la résolution 1701 est approuvée par le gouvernement israélien, qui violera pourtant la cessation des hostilités dès le 19 Aout sous le prétexte d’une opération spéciale « en profondeur au Liban » pour faire blocage à des livraisons d’armes syrienne et iraniennes au Hezbollah. Romano Prodi confirme à Koffi Annan « la disponibilité italienne à commander la mission de l’ONU ». En ce sens, après s’être déclarée « prête à dirigée la FINUL au Liban », Rome convoque une nouvelle réunion des chefs de la diplomatie de l’Union Européenne. Ainsi le 23 Aout, un meeting de coordination des 25 sur la FINUL prend place à Bruxelles suivit d’une réunion extraordinaire des diplomates européens. Dès le 25 Aout, Philipe Douste Blazy indique que l’Union Européenne met à disposition une force de 6500 à 7000 soldats au Liban pour renforcer la FINUL. La France en assurera le commandement jusqu’en Février 2007 avant que l’Italie ne prenne sa suite. La mobilisation européenne est accueillie par les Libanais comme ‘un pas positif et important’ selon le conseiller diplomatique du Premier ministre libanais, Mohamad Challak[44].

 

Néanmoins, l’Union Européenne ne souligne pas un fait. La Résolution 1701 du Conseil de Sécurité de l’ONU rend le Hezbollah responsable du Conflit et souligne : « qu’il importe que le Gouvernement libanais étende son autorité à l’ensemble du territoire libanais, conformément aux dispositions des résolutions 1559 (2004) et 1680 (2006), et aux dispositions pertinentes des Accords de Taëf, afin d’y exercer intégralement sa souveraineté, de sorte qu’aucune arme ne s’y trouve sans le consentement du gouvernement libanais et qu’aucune autorité ne s’y exerce autre que celle du gouvernement libanais ». Mais le gouvernement Libanais estime t-il que les armes du Hezbollah doivent être rendues ? C’est le Hezbollah qui a protégé le Liban en 2000 contre l’agression Israélienne et libéré le Sud, et c’est encore le Hezbollah qui se sert de l’argument de l’occupation par Israel des fermes de Chebaa pour continuer à faire exister sa présence au Liban. Le gouvernement libanais, en somme, ne se déploiera au Sud que si le Hezbollah l’accepte. C’est en ce sens que la position de l’Union Européenne est utile ou valable sur le terrain au renforcement de la FINUL et à la stabilisation de la situation ; mais à long terme, elle n’est pas réaliste car déconnectée des rapports de force en présence. Le Hezbollah est en meilleure posture après la guerre de 2006 qu’avant[45]. Les faibles performances d’Israel l’expliquent entre autre[46] et le règlement de la crise très franco-américain en dépit des aides circulaires de l’Union Européenne et des positions de principe a rendu le Liban plutôt hostile à ces présences étrangères. L’éditorialiste et rédacteur en chef d’Al-Akhbar (quotidien libanais) Joseph Samaha explique que «  La France a été une partie du problème au Liban et non une partie de la solution ». Il conclut en soutenant que : « Le Sud est aujourd’hui hostile à toute présence française »[47]. Le tandem Bush-Chirac a en un sens aboutit à une victoire stratégique du Hezbollah et à une remise en cause des techniques militaires disproportionnées de l’Etat d’Israël.

 

  • La Résolution du Parlement Européen du 4 Septembre 2006 et l’aide à la reconstruction

 

La Parlement Européen dans la résolution qu’il édicte le 4 Septembre 2006 « considère qu’une responsabilité particulière incombe à l’Union Européenne pour la paix et la sécurité dans un Proche-Orient qui est voisin de l’Europe et qu’il y a donc lieu d’améliorer les instruments et les méthodes de coordination de la politique étrangère et de sécurité commune dans le cadre de la PESC ». C’est un préambule à la volonté de l’Union Européenne de démilitariser les conflits de la région puisque le Parlement affirme au paragraphe suivant « qu’il n’y a pas de solutions militaires au conflit au Proche Orient ». Il insiste sur la volonté politique des parties en présence[48].

 

La Belgique, bien qu’elle ait joué un rôle au sein de l’Union Européenne a agit significativement dans le contexte de l’après guerre. Ainsi, le ministre des affaires étrangères de l’époque Karel de Gucht et le Ministre de la Coopération au Développement Armand de Decker ont décidé de dégager un montant supplémentaire à l’aide à la population libanaise et à la reconstruction du pays, ce qui augmenta considérablement le support financier total (atteignant une somme de 5 500 000 euros)[49]. Le développement et la reconstruction du Liban ont été possibles grâce à l’aide financière des organisations internationales et de la générosité des bailleurs de fonds qui se sont rencontrés lors de la Conférence internationale des bailleurs de fonds à Stockholm sur la réhabilitation du Liban[50]. Cette insistance sur l’aide à la reconstruction n’est pas anodine puisqu’elle est surtout liée à l’importance stratégique de la région dont l’appropriation de l’espace public est convoitée. Renforcé par sa victoire contre Tsahal, le Hezbollah est apparu comme particulièrement proactif dans le Djabal Amil (Liban du Sud).

 

L’éditorial du New York Times du 17 Juillet titre «  Already falling behind » que l’on peut traduire par « déjà à la traine », faisant référence au retard de la mise en place de l’aide comparée au support de terrain du Hezbollah aux populations en majorité chiites du Sud Liban : « le Hezbollah prend en charge la reconstruction du Sud, alors que le monde débat encore de la constitution d’une force de paix. Après un mois de guerre, de vastes parties du pays sont en ruine. Des centaines de milliers de personnes sont sans logement. Beaucoup de Libanais sont terriblement furieux contre les Etats-Unis et Israël qu’ils rendent responsables de leurs souffrances. Quelle que soit la colère qu’ils peuvent avoir contre le Hezbollah pour avoir provoqué la guerre, elle est plus que compensée par la réponse sur le terrain de la milice et les importantes sommes d’argent qu’elle déverse, grâce à l’Iran »[51].

 

CONCLUSION :

 

Il convient donc de dire que les Etats Unis ont joué un rôle de premier plan dans la guerre des 33 jours, à partir des premières manifestations notamment celle du 14 Mars ou « Toutes les organisations américaines pour la démocratie étaient là » [52] jusqu’au règlement du conflit dans son activité diplomatique avec la France afin d’impulser un processus de paix tardif au sein des Nations Unis et avec l’aide de l’Union Européenne. Que ce soit dans leur aide logistique, sécuritaire et militaire aux Etats Unis ou au travers de la propagande de Georges W. Bush et de son administration contre l’axe du mal Syrie-Iran- Liban du Sud, ils ont contribués à nourrir les hostilités entre le Hezbollah et Israel le considérant comme un avant-propos ou un avertissement pour l’Iran si jamais ils venaient à menacer de près les intérêts américains. Certes, des dynamiques internes ont participées à l’éclatement du conflit et les terreau agressifs du Hezbollah et de l’Etat d’Israel, la légitimité politique qu’ils tirent respectivement de leurs méthodes belligènes, la disproportion des forces en présence élargissant considérablement les dommages faits aux civils forcent à ne pas concentrer toutes les accusations sur l’ingérence étrangère.

 

Le Liban était dors-et-déjà un pays fragile. Après 2006, le contexte politique est resté ancré dans une profonde tension. En 2008, le Liban a vécu une des crises politiques les plus profondes de son histoire. La création de l’Etat libanais repose sur un modèle d’équilibre entre les communautés associé à l’exercice du pouvoir. Il faut donc passer d’un système communautaire à l’acceptation d’une représentation citoyenne. Les blocs du 8 Mars composé des partis chiites Amal et du Hezbollah, des partisans de l’ex-général chrétien Michel Aoun a continué de s’opposer avec ferveur au bloc du 14 Mars. Le 12 Janvier 2011, 11 ministres du gouvernement de Saad Hariri dont dix membres de la coalition menée par le Hezbollah finissent par démissionner, ce qui a bien faillit faire rebasculer le pays dans une guerre interne. Les partisans de Michel Aoun accusaient S. Hariri de prendre ses ordres de Washington. En 2008, lors d’une autre période de tension, le Hezbollah était descendu protester dans les rues contre les mesures du gouvernement à son encontre.

 

Le politologue Joseph Bahout s’exprime sur le site de l’Express et estime alors que « Nous entrons maintenant dans une période de latence institutionnelle. Il risque d’y avoir des tensions politiques, et peut être quelques dérapages. Mais aucun des partis en présence ne souhaite passer par la violence. » Georges Corm, ancien ministre, économiste et penseur libanais, dressant pour le Nouvel Observateur un portrait du Liban actuel n’est guère plus optimiste que J. Bahout à l’époque. Le siège présidentiel est toujours vacant au Liban, et s’y insère la forte rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Les Saoudiens et les Occidentaux ne souhaitent pas que le général Aoun accède à la fonction tandis que le Hezbollah supporte sa candidature. Deux traditions semblent se perpétuer au Liban : la première est de ne pas vouloir d’un président fort, et la seconde est l’ingérence de puissance extérieures, qu’elles soient régionales ou occidentales. Les Etats Unis ont participé à la seconde des traditions en 2006 à la fois en retardant leurs inquiétudes et soutenant à voix basse la politique de bombardement Israéliens. Cela laisse des traces non négligeables sur une société qui est actuellement confrontée à de nouveaux défis, entre autre avec la crise des réfugiés. Le Liban parviendra t-il à la résilience ou sera t-il encore de nombreuses années le théâtre des intérêts de puissances étrangères ?

 

Bibliographie

 

 

CANTE Béatrice, Le développement au Liban après 2006 : une reconstruction sur fond de tensions géopolitiques, 7 Nov. 2013, on le blog du Master carrières internationales.

 

[1] MERMIER Franck, PICARD Elizabeth, introduction « Liban, une guerre de 33 jours », La Découverte, « Cahiers libres », 207, p. 5.

[2] Ibid. p.2

[3] Ibid.p.9

[4] Ibid. p. 10

[5] CORM Georges, Les cause de la crise libanaise : l’Europe contribue-t-elle à la solution ? Armand Colin, « Revue internationale et stratégique », 2008, n°70, p. 30.

[6] MERMIER Franck, PICARD Elizabeth, introduction « Liban, une guerre de 33 jours », Op. Cit p.10.

[7] GOUESET Catherine, Chronologie du Liban, 1943-2012, 19/10/2012 sur l’express.

[8] KARAM Karam, Confessionnalisme, partis, violence politique et insécurité, 22 Octobre 2010, CETRI.

[9] CORM Georges, Le Proche Orient éclaté, 1956-2007, Gallimard 2007, p. 968.

[10] GOUESET Catherine, Chronologie du Liban, Op. Cit.

[11] Les accords de Taëf sur Les clés du Moyen Orient, 09/03/2010.

[12] Résolution ONU : mettre ref.

[13] Les principaux points de la résolution 1559 de l’ONU sur le Liban, sur http://www.lemonde.fr , 12/03/2005.

[14] GRESH Alain, La résolution 1559, 26 juillet 2006, sur « les blogs du Diplo », Nouvelle d’Orient, www.blog.mondediplo.com.

[15] DA SILVA Marina à propos de la thèse de ACHCAR Gilbert et WARSCHAWSKI Michel dans le livre la guerre des 33 jours. La guerre d’Israel contre le Hezbollah et ses conséquences. P. 28

[16] ADDIS L. Casey, Analyst in Middle Eastern Affairs , Lebanon : Background and US Relations, February 1, 2011, CRS Report for Congress, prepared for Members and Committees of Congress.

[17] GLAISTER Dan, Bush « helped Israeli attack on Lebanon », Monday 14 August 2006, on http://www.theguardian.com

[18] Ibid. Quote by HERSH Seymour, veteran investigative journalist. Hersh has a track record in breaking major stories. He was the first to write about the abuses at Abu Ghraib prison in Iraq and has written extensively about the build-up to the war in Iraq. He made his name when he uncovered the massacre at My Lai during the Vietnam War. Most recently he has written about US plans for Iran, alleging that US Special Forces had already been active inside the country.

[19] BAHOUT Joseph, Liban 2005 : décomposition et recomposition, Presses de Science Po (P.F.N.S.P), « critique internationale », 2006/2 n°31, p.40

[20] Syria Accountability and Libanese Sovereignty Restoration Act of 2003, Public Law 108-175, December 12, 2003.

[21] Ibid. (§5).

[22] Ibid. (§6)

[23] PATRIE Béatrice, ESPANOL Emmanuel, Qui veut détruire le Liban? , Editions Actes SUD/ Sindbad, version intégrale des accords de Taëf en annexe, p. 264-265.

[24] Le rapport intérimaire remis le 21 octobre 2005 au Conseil de sécurité par Detlev Mehlis, président de la Commission onusienne d’investigation sur l’assassinat de R. Hariri, reprend presque mot pour mot ce que la rumeur, nourrie par les cercles haririens, a prétendu depuis septembre, à savoir qu’Assad aurait dit à Hariri, lors d’une ultime entrevue : « J’ai décidé de garder Lahoud ; vous devez exécuter cette décision, sinon je détruirai le Liban sur vous et sur Walid Joumblatt… ». Cf. « Report of the International Independent Investigation Commission Established Pursuant to Security Council Resolution 1595 (2005) »

[25] Archives RFI, Le 14 Mars, une date célébrée dans la division, 15/03/2008,

[26] BAHOUT Joseph, Liban 2005 : décomposition et recomposition, Op. Cit. p.45-46.

[27] La revendication constante de l’opposition, depuis 1992, portait justement sur l’adoption pour toutes les circonscriptions de la petite unité électorale (le Caza en tant qu’unité administrative) afin d’assurer une représentation plus juste des sensibilités minoritaires. C’est ce type de loi qui devait être adopté à la veille de l’assassinat de Hariri ; la loi de 2000, reprise lors du scrutin de 2005, est hybride, puisqu’elle mélange petites et grandes circonscriptions établies selon un pur gerrymandering politicien.

[28] PATRIE Béatrice, ESPANOL Emmanuel, Qui veut détruire le Liban? p. 68.

[29] HERSH M. Seymour, Watching Lebanon, Washington interests in Israe’ls war, August 21, 2006.

[30] Ibid. HERSH M. Seymour, Watching Lebanon, Washington interests in Israe’ls war, on www. Newyorker.com

[31] On Wikipedia, Lebanon ‘s majority Shia’s areas of July 2006 where Hezbollah is most located.

[32] HERSH M. Seymour,Watching Lebanon, Washington interests in Israe’ls war, Op. Cit.

[33] Unité de renseignement chargée des données d’origine électromagnétique et du décryptage de codes. Il s’agit de la plus grande formation de l’armée Israélienne.

[34] ROZE-RIGOULET David (chercheur à l’Institut Français d’Etudes Stratégiques spécialisé dans les problématiques de stratégie militaire, guerre et terrorisme et Islamisme), « Arc Sunnite » versus « croissant chiite » deux faces d’un même Janus conflictuel ? 20 Aout 2007, on Lettres du diploweb (www.diploweb.com).

[35] Source MAP : NAZEMROAYA Darius Mahdi, The Geopolitics of the Strait of Hormuz : Could the Iran Navy be defeated by Iran in the Persian Gulf ? , 8 Janvier 2012. http://www.Global Research.ca

[36] PATRIE Béatrice, ESPANOL Emmanuel, Qui veut détruire le Liban?, Op. cit p. 159

[37] Ibid. P. 162-163.

[38] Ibid. P. 151

[39] HERSH M. Seymour, Watching Lebanon, Washington interests in Israe’ls war, Op. Cit.

 

[40] HERSH M. Seymour, Watching Lebanon, Washington interests in Israe’ls war, Op. Cit.

[41] http://www.un.org/press/en/2006/sc8808.doc.htm

[42] ERAN Oded, UN Resolution 1701 : A view from Israel, October 20 2008, The Washington Institute. On line : http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/un-resolution-1701-a-view-from-israel

[43] L’échec de la Conférence de Rome. Pour Bruxelles, l’Etat hébreu a mal interprété la Conférence. L’UE ajoute que les hostilités doivent cesser immédiatement. Publié le 28 Juillet 2006 on « L’Obs ». http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20060727.OBS6587/l-echec-de-la-conference-de-rome.html

[44] Le Conflit entre Israel et le Hezbollah libanais, publié le 02 Septembre 2006 on « l’Obs », http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20060719.OBS5656/le-conflit-entre-israel-et-le-hezbollah-libanais.html

[45] GRESH Alain, Qui a gagné (II) ? Du côté du Liban et du Hezbollah, 18 Aout 2006, Le Monde diplomatique, Nouvelles d’Orient.

[46] CORDESMAN H. Anthony, « Israel’s Uncertain Military Performance and Strategic Goals in Lebanon », Center for Strategic and International Studies, 25 juillet 2006.

[47] GRESH Alain, Qui a gagné (II) ? Du côté du Liban et du Hezbollah cite SAMAHA Joseph on http://www.al-akhbar.com/

[48] PATRIE Béatrice, ESPANOL Emmanuel, Qui veut détruire le Liban ? Op. Cit p. 283.

[49] http://reliefweb.int/report/lebanon/belgique-aide-%C3%A0-la-reconstruction-du-liban

[50] CANTE Béatrice, Le développement au Liban après 2006 : une reconstruction sur fond de tensions géopolitiques, 7 Nov. 2013, on le blog du Master carrières internationales.

[51] Image tirée du quotidien « Time of Israel » : Nasrallah addressing supporters via satellite link during a rally in the southern Lebanese border village of Aita in August 2013.

http://www.timesofisrael.com/hezbollah-said-to-be-mobilizing-forces-in-south-lebanon/

[52] NARWANI Sharmine, Ten years on, Lebanon’s Cedar Revolution on Russia Today. March 13, 2015, https://www.rt.com/op-edge/240365-lebanon-revolution-anniversary-cedar-2005/

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Le Maroc dans la tourmente

Entre conservatisme religieux et modernité. 

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#Les400cris souhaiteraient réagir aux dernières actualités et soubresauts qui ont animés le Maroc.

La France a repris ses relations diplomatiques avec le Pays au cours de l’année 2015, entérinant ainsi un an de rix policées interposées. « Le partenariat d’exception » caractérisant les échanges franco-marocains fut ponctué par la visite à Tanger de François Hollande le 19 et 20 Septembre sur invitation du roi Mohammed V. Sur le plan économique, le FMI a salué « une gestion macroéconomique prudente et la poursuite des réformes structurelles » et enregistré un taux de croissance d’environ 4,5% (données recueillies dans le « Bilan du monde- Hors-série 2015). Suite aux printemps arabes, le roi avait toléré une réforme constitutionnelle (2011) pour ne pas avoir à faire face à un débordement des manifestations et à des revendications de destitution.Depuis le parti de la Justice et du développement (islamiste modéré) avec à sa tête Abdelilah Benkirane comme premier ministre, tente de conserver le pouvoir par une habile cohabitation avec la Monarchie. Les prochaines élections législatives auront lieux en Octobre 2016 selon le porte parole du gouvernement Mustafa Khalfi  Dans de nombreux domaines, le Maroc est à l’avant-garde, notamment en terme d’énergies renouvelables. La Cop 22 s’y tiendra dans le courant de 2016 et le nouveau gouvernement qui sera aux commandes après les élections prévu devra respecter son engagement: intégrer près de 40% d’énergies renouvelables dans son mix énergétique d’ici à 2020. Le Royaume est également pro-actif dans de nombreux partenariats bilatéraux concernant l’enseignement, la santé, les sciences ou l’innovation. En terme d’infrastructures politiques, le Maroc post-printemps arabe s’est modernisé: décentralisé, régionalisé et plus démocratique. Le roi n’est plus omnipotent quant au choix du premier ministre. Ce dernier doit formellement être issu du parti majoritaire au sein de l’assemblée. Des réalisations économiques et sociales d’ampleur, des partenariats publics-privés convaincants (rarissime au maroc), sont à répertoriés: le port de Tanger Med en est un exemple fort. A la fois créateur d’emplois et d’activité, il développe l’aspect portuaire du pays en accroissant les échanges euro-méditerranéens, en ouvrant le Maroc sur le monde et en redéfinissant les stratégies d’ouverture économique.

 

Mais il y a des résistances non-négligeables à ce progressisme de choix. Qu’en est-il au niveau sociétaire ? 

Sur le plan de l’égalité Homme-Femme. 

Certes la Constitution de 2011 institue ‘l’égalité civile et sociale entre l’homme et la femme’. Mais c’est après des débats houleux que le Roi a prévu de nouvelles dispositions sur un assouplissement des cas d’avortement. On constante un minima insoutenable pour la condition de la femme, puisque les seuls cas prévus restent un avortement en cas de viol, d’inceste ou de grave malformation du foetus (latribune.fr).  Ce qui pousse le journal ‘le Monde’ à s’interroger: « l’héritage des femmes sera t-il toujours la moitié de celui des hommes? ». L’importante réforme de 2004 n’empêche pas encore le mariage d’une jeune fille mineure puisque le juge a encore un pouvoir de discernement sur les cas qui lui sont soumis, limite la polygamie mais ne l’interdit pas. Ainsi nous apprenons qu’au Maroc, 7 millions de ménages sont encore entièrement gérés par des femmes.

« Comment dans un pays qui se revendique moderniste, un homme égale deux femmes ? Pourquoi le montant de mes impôts ne serait-il pas divisé par deux ? » Ibtissam Lachgar, cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles.

Sur le plan de la sexualité: 

Tout le monde se souvient de l’agression de Loubna Abidar, jeune actrice agressée à Casablanca à la suite de la sortie du film Much Loved du réalisateur Nabil Ayouch. Brillante prestation abordant les thèmes de la prostitution, de la précarité de la femme marocaine dans un monde de violence, oscillant entre humour, survie, humiliation et courage.

Autre fait de l’absurde, le tribunal de Beni Mellal (au centre du pays) se prépare à juger un jeune homme de 30 ans pour « déviance sexuelle ». Passés à tabac et trainés nus dans la rue avec son compagnon, les victimes encourent d’avantage de sanctions que les agresseurs qui viennent d’être tout juste condamnés à 2 mois avec sursis. Lorsqu’on est homosexuel au Maroc on risque entre 6 mois et 3 ans de prison ferme.  Si certains parlent de combat pour plus de liberté au Maroc, il s’agirait d’avantage au niveau sociétal de se battre pour de véritables droits.

Dans des faits plus lointains, de nombreuses autres affaires révèlent un véritable tabou autour de la sexualité. En 2013 l’affaire dites du ‘baiser de Nador » avait indigné l’opinion publique. Deux adolescents photographiés en train de s’embrasser avait été détenu 3 jours dans une prison pour mineur, avant d’être relâchés sous la pression populaire et le poids de l’indignation sur les réseaux sociaux.

Laïcisation et sécularisation: 

Haoues Seniger s’exprime ainsi sur les paradoxes de la sécularisation et de la laïcisation au Maroc dans la revue « Confluences Méditerranées ». Il estime que la sécularisation est un phénomène qui précède la laïcisation dans toute société. Mais le Maroc est un cas particulier: il y a un « refus absolu d’une sécularisation » et l’espace public marocain continu d’être régulé par le religieux » tendant à refouler « les expressions ostensibles d’irreligion ou d’a-religion ». Paradoxalement, une laïcisation émerge sans son fidèle allié de sécularisation. Monarchie parlementaire, le Roi est le « commandeur des croyants » en plus de sa fonction additionnelle de chef de l’Etat. Le roi est un « bien guidé » et de facto lié aux quatre premiers Califes du Sunnisme traditionnel (cf: article précédent, Sfeir: différencier Chiites et Sunnites). Le roi, dans l’imaginaire populaire est un descendant du prophète et il en tire sa légitimité. Cette dualité entre politique et religieux est donc l’épine dorsale du système ne pouvant que le marquer durablement et faisant d’une séparation politico-théologique un exercice périlleux ou non sans résistances profondes. Néanmoins, une grande majorité de la jeunesse Marocaine considère que la pratique de l’Islam appartient à la sphère proprement individuelle (26,3%) ou est dangereuse quand elle sert d’exutoire politique (24,9%).

 Chiffrage tiré du livre ‘L’Islam au quotidien’, enquête sur les valeurs et les pratiques religieuses au Maroc-  aux éditions prologues, par El-Ayadi Mohammed, Rachik Hassan et Tozy Mohamed. Vous pouvez le trouver en ligne et en PDF en cliquant sur ce paragraphe. 

Bien que Casablanca ou Rabat ressemble à toutes les villes européennes modernes, cassant l’image trop succinte et simpliste de ce qui ressemblerait à un conservatisme intrinsèque des pays musulmans, il est vrai que les manifestations publiques de l’athéisme sont encore lourdement réprimées. Des paradoxes ou des archaïsmes demeurent. C’est sur le terrain du constructivisme discursif et du droit qu’il faut allé les chercher:

Le 30 Avril 2003, Mohammed VI s’exprimait ainsi: « Une nette séparation doit être faite entre le religieux et le politique, eu égard à la sacralité des dogmes véhiculés par la religion, et qui doivent, de ce fait, être à l’abri de toute discorde ou dissension, d’où la nécessité de parer à toute instrumentalisation de la religion à des fins politiques ».

En parallèle, la loi sur les partis politiques de 2006 se charge d’investir le champ politique par des questions religieuses en totale contradiction avec l’allocution précédente: « est nulle et de nul effet toute constitution de parti politique (…) qui a pour but de porter atteinte à la religion islamique (…) et est également nulle et de nul effet toute constitution de parti politique fondée sur une base religieuse (…) » (art. 4).Pourtant le pouvoir actuel s’exerce sur une base religieuse non négligeable, ce qui ne peut en être autrement quand le Roi est le chef des croyants, et que nombres de décisions politiques sont encore teintées de moralité religieuse. Cet article rappelle en réalité qu’il ne peut pas y avoir de concurrence religieuse et que l’Islam est le référent de base de la société Marocaine et de l’identité nationale. Il ne saurait en être autrement. Pourra t-on donc parler un jour de laïcité au Maroc tant la religion imprègne encore le champ politique? Il y a deux écoles. Le politologue Mohamed Dharif estime que la référence à l’islam ne met aucun frein à l’émergence d’un pouvoir sécularisant ou laïcisant dans une société : « La Constitution se réfère à l’islam en tant que culte et non pas en tant que source de législation ». En revanche le Parti de la Justice et du développement trouve ses racines dans un islamisme radical bien qu’il se dise modéré -d’avantage pour des enjeux électoralistes-. La mondialisation et l’insertion au commerce mondial, la régionalisation et les impératifs de développement et enfin les soulèvements de la société civile ont poussé cette formation à découpler par touche successives le religieux du politique. En 2007, le programme du parti met le curseur prioritaire sur le développement sociale, politique et démocratique. On peut donc dire qu’il y a « un courant laic » mais nous sommes loin d’une laïcisation assumée. Les revers sociaux au nom de l’Islam en sont l’exemple le plus fervent.

 

Lectures pour aller plus loin:

Saâd-Dine El Othmani, Pour un Maroc authentique et démocratique, Edition Palmarès, Casablanca, 2006, p.47.

Mohammed El Ayadi, Hassan Rachik, Mohamed Tozy, L’islam au quotidien. Enquête sur les valeurs et les pratiques religieuses au Maroc, Casablanca, Prologues, 2006

Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Seuil, 2004.

 

 

 

 

 

 

 

Antoine Sfeir: « l’Islam contre l’islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites »

 

Chapitre I : La mort du prophète et les premiers Califes.

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MARS 632 : Mort du prophète à Médine sous les yeux de son épouse Aicha.

  • Il n’a pas eu le temps de désigner formellement son successeur

Sourate 33, verset 40 : «  Mouhammad n’a jamais été le père de l’un d’entre vous ».

Vide juridique et politique serait fatale à la Oumma (communauté).

 

Les 4 premiers Califes sont les RASHIDOUN (CAD les « Bien guidés »).

  • Le plus proche parent de Mouhammad est son cousin et gendre ALI IBN TALEB.
  • Deux approches s’affrontent :
  • Les uns militent pour le choix d’un successeur au sein de la famille du prophète (les gens de la maison : AHL AL-BEIT). Ils se rangent derrière Ali.
  • L’autre partie considère qu’Ali est encore jeune et qu’il faut respecter les traditions ancestrales en cooptant le plus digne et le plus courageux. Ils l’emporteront.
  • On choisit ABOU BAKR AL-SIDDIK qui appartient à la tribu des KOREICHITES très puissante à la Mecque est proclamé CALIFE.
  • ALI ne prête allégeance à Abou BAKR que 6 mois plus tard pour deux raisons invoquée : sa femme mourante et la promesse faite au prophète de préparer la version officielle du Coran.

 

 

ABOU BAKR (570-634) : ami le plus fidèle de Mouhammad et père d’AICHA (épouse préféré du prophète).

  • 2 années de califat
  • Mate les rébellions des tribus et les remobilisent.
  • Tente d’amoindrir l’influence d’Ali et de la famille du Prophète.
  • Aplani désaccords entre Médinois (Ali) et Mecquois (Abou Bakr)
  • Conquis toute la péninsule arabique mais ne convainc pas toute la Oumma.
  • Meurt en 634

 

OMAR IBN KHATTAB (584-644): Aussi beau père du prophète, a épousé la fille d’ALI (OMM KHULTUM) mais mauvaises relations avec ALI (toujours écarté du pouvoir).

  • Violent Mecquois et farouche adversaire de Mouhammad.
  • Lance l’expansion de l’Islam dans 3 directions : Afrique (côte Algéro-Tuniso-marocaine d’aujourd’hui), Proche-Orient (Syrie puis Palestine avec prise de Jérusalem en 636, Iran en 642 pendant 10 ans, et début des années 40 Egypte annexée par empire arabo musulman) et enfin monde indien avec sultanat de Dehli.
  • Assassiné en 644.

 

OTHMAN IBN KHATTAB  (579-656) : appartient au clan des BANU UMAYYA qui régnait à la Mecque et qui avait tenté d’en chasser Mouhammad et ses partisans avant de mener les batailles des Mecquois contre les musulmans réfugiés à Médine.

  • Pouvoir clientéliste
  • Rassemble par écrit l’ensemble des 114 sourates du Coran : il ne veut qu’une seule compilation du texte sacré et elle est toujours en usage aujourd’hui.

 

 

  • Ali veut mettre fin au califat d’OTHMAN mais refuse d’utiliser la violence : il se fait CPDT porte parole des contestataires et accepte que des pressions militaires soient exercées sur OTHMAN.
  • 656 : OTHMAN assassine, ALI accusé d’avoir commandité le meurtre.
  • De plus, les fils d’ALI, HUSSEIN et HASSAN montaient ce jour là la garde autour de la résidence du Calife.
  • 24 ans après la mort de Mouhammad, ALI devient prophète.

 

Chapitre II : Ali, le 4ième Calife : des guerres fratricides.

  • ALI, fils d’ABOU TALEB, oncle paternel de Mouhammad, serait le premier avec KHADIDJA (1ère épouse de Mouhammad) à s’être converti à l’Islam alors qu’il n’avait que 10 ans.
  • Marié à FATIMA fille de MOUHAMMAD.
  • Il se considère comme le successeur naturel de Mouhammad, donc n’élabore aucune stratégie politique.
  • Les préparations des funérailles du prophète Mahomet passe avant la question de la succession.

 

La majorité des compagnon de Médine considère qu’ALI est le mieux à même d’assumer le califat au moment ou de sérieuses dissensions sont apparues à KOUFA (en IRAQ) et autres villes.

656 : Ali devient CALIF sans avoir présenté de projet politique ou de programme au GVT.

 

  • Homme brave, droit, vertueux, scrupuleux dans les affaires qui laisse un ouvrage : « la voie de l’Éloquence ».
  • Cette élection ne pouvait que remettre en cause la légitimité du Califat de ses prédécesseurs n’appartenant pas à la famille du prophète.
  • Donnait au conflit entre ALI et ses opposants une forte dimension religieuse.

 

HIVER 656 : première guerre fratricide entre musulmans

BATAILLE « DU CHAMEAU ».

  • La ville de Koufa repousse le gouverneur envoyé par Ali, lui préférant celui déjà en fonction.
  • Les rebelles au pouvoir central décident de se rendre à Bassorah pour trouver argent et homme nécessaire à faire tomber Calife : Aicha se joint à l’expédition.
  • L’épouse préférée du prophète déteste ALI depuis qu’il a laissé entendre qu’elle n’aurait pas été d’une fidélité à toute épreuve.
  • Conflit ouvert entre Ali et Aicha : chacun d’eux rassemble ses hommes et ALI sort de son isolement à Médine et prend la route de l’Irak.
  • Aicha et les insurgés veulent restaurer loi et ordre social + venger Othman.
  • Victoire revient à ALI : AICHA prisonnière mais traité avec respect, il la renvoie à Médine par la suite et accorde l’AMAN (garantie de protection à tous les insurgés).
  • A l’issu de cette bataille ALI veut quitter Médine et déplacer la capitale de l’Islam au centre des territoires conquis afin de contrer le cas échéant l’avancée en Iraq de Mo’awiya qui n’a pas accepté sa nomination. Ali Gouverne alors la totalité du Califat sauf la Syrie.

 

Mo’awiya avait l’influence nécessaire pour prendre succession d’Othman et était de surcroit son parent, accuse ALI de protéger les assassins d’Othman, il retient en otage le messager d’ALI venu chercher la paix. Mo’awiya reste inflexible et refuse de parler à ALI pendant 3 mois.

 

Sourate 17, verset 33 : accorde le droit de vengeance au proche parent dans le cas ou un croyant est justement tué.

 

ÉTÉ 657 : BATAILLE À LIEU À SIFFIN près de l’actuelle RAQQA.

  • Réunit près de 70 000 hommes
  • Les troupes de Mo’awiya sont en difficulté et ALI gagne presque la bataille mais le gouverneur de DAMAS trouve une esquive : ordonne à ses troupes de première ligne d’accrocher des pages du Coran à la pointe de leur lance afin de provoquer une trêve.

 

Ses troupes enjoignent Ali de ne pas arrêter les combats mais Ali répond :

«  Celui qui nous lèse par Dieu, nous, nous aurons été lésé pour Dieu ».

Il accepte un arbitrage temporel. Certains partisans quittent alors la communauté. Idem dans les troupes de Mo’awiya : cela crée la première dissidence de l’Islam, les KHARIJITES (rigoristes dans l’observance stricte de la loi, donc sourate 49, verset 9 : «  Si deux partis de croyants se combattent, rétablissez entre eux la concorde. S l’un d’eux persiste en sa rébellion contre l’autre, combattez le parti qui est rebelle jusqu’à qu’il s’incline devant l’ordre de Dieu »).

 

Chacun des deux camps est invité à désigner selon la tradition un arbitre :

  • ALI ne se rend pas compte que son arbitre est déjà corrompu, donc Mo’awiya est reconnu comme le Calife par les syriens, mais celui ci refuse de se proclamer Calife du vivant d’Ali et se contente d’élargir sa domination à l’Egypte.
  • Mo’awiya désigne déjà son fils Yazid comme étant son successeur : mais les partisans d’ALI refusent ce double coup d’Etat.
  • Le fils cadet d’ALI, HUSSEIN lutte jusque ses dernières forces pour reconquérir le pouvoir perdu de son père mais sera vaincu. SON MARTYRE ET SA MORT SONT DES ÉVÈNEMENTS FONDATEURS DU CHIISME NAISSANT (CF : LE TAZIEH).

 

Chapitre III : la mort d’ALI et sa succession.

  • Selon certains, un traité aurait été signé entre Mo’awiya et ALI afin d’éviter de faire couler le sang entre musulmans : la SYRIE et l’EGYPTE restaient ainsi sous le contrôle de Mo’awiya et le reste du Califat sous celui d’ALI.
  • D’autres historiens estiment qu’aucun accord n’a été signé et qu’Ali est assassiné entre se préparant à attaquer la Syrie.
  • CALIFAT d’ALI qui dure 4 ANS et 9 MOIS est surtout marqué par la guerre civile.

 

 

Les KHARIJITES sont MTN la nouvelle menace de Mo’awiya et d’ALI pck ils sont contre les deux concurrents : Mo’awiya s’en sort, Ali est tué. Meurt à KOUFA encore aujourd’hui l’une des 3 grande ville du chiisme en Iraq avec KERBALA et NADJAF.

 

A la mort d’Ali, les Alides désignent son fils Hassan comme successeur (624-670) : mais celui ci est trop doux pour le militaire et publiquement déconsidéré par ses partisans corrompus par gouverneur de Damas.

Mo’awiya obtient de Hassan qu’il lui cède le Califat en échange d’une pension et de la paix, ce qu’il accepte.

661 : la renonciation d’Hassan fait débuter le califat de Mo’awiya et la dynastie des OMEYYADES (661-750).

  • l’accord avec Hassan est rompu, nouveau califat installé à DAMAS et Mo’awiya indique clairement à la famille du prophète qu’il ne leur permettra jamais de vivre en paix et menace quiconque qui transmettrait un hadith louant les vertus de la famille du prophète.
  • Pour garder la vie sauve la plupart des CHIITES (chi’a), soit les partisans d’ALI, doivent abjurer et insulter Ali et sont forcés de dissimuler leur foi (TAQIYYA).
  • Plus tard il y aura la révolte de Hussein contre le Calife de Damas.
  • En attendant, YAZID va succéder à Mo’awiya jusqu’en 1980, il parviendra a encercler Hussein et ses combattants (qui l’auront trahit) et à l’assassiner.
  • Période Omeyyade :
  • Achèvement des conquêtes arabes
  • Consolidation des frontières
  • Effacement de l’Arabie.

 

En arrivant à Médine, Mouhammad apportait un concept nouveau, LA TRANSCENDANCE DE L’ISLAM PAR RAPPORT À L’APPARTENANCE TRIBALE, CLANIQUE ET FAMILIALE.

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Comment Gorges Corm décrit-il le Proche Orient de 1956 à nos jours?

 

PO

 

« Il faut défier intellectuellement la notion de frontière pour déconstruire les représentations, les ‘lignes rouges’, et les murs d’incompréhension qui les sous-tendent et les entourent »[1].C’est en ces termes que William Ossipow aborde la question complexe de la délimitation d’un territoire, en la démystifiant et en la confrontant à l’évolution des stéréotypes et des inconscients. Georges Corm dans « le Proche Orient éclaté » dresse un portrait traumatisé du Proche Orient du 20ième siècle et du début du 21ième siècle. Ils se joint néanmoins à Ossipow, Riccardo Bocco, et Daniel Meier[2] dans sa capacité à rendre compte de la multiplicité des sens que peut prendre la frontière.

La guerre du Golfe : la frontière ressurgie.

 

Le conflit Irako-Koweitien prend ses racines dans une triangulation malheureuse : une crise économique colossale en Irak au sortir de la première guerre du Golfe (Iran-Irak, 80-88), un désaccord pétrolier majeur ainsi qu’une revendication territoriale du Koweït. Saddam Hussein ne trouve pas les ressources nécessaires pour la reconstruction du pays et accuse le Koweït, petit pays surproducteur, de s’enrichir grâce à ses ressources volées dans le gisement de Roumailah à Bassorah. Surtout, il est utile de préciser que la frontière entre les deux pays reste ambiguë depuis 1932, date à laquelle l’Irak devient indépendant et ou cesse donc le mandat britannique. Les premiers arguments concernant le rattachement du Koweït à l’Irak sont des allusions répétées à l’époque ottomane ou le royaume Koweitien était annexé à la région de Bassorah. Après de nombreuses négociations, le Koweït campera sur ses positions et décidera de ne rien céder.

 

L’Irak envahit donc le Koweït le 2 Aout 1990 après l’échec le 31 Juillet de la même année d’une dernière tentative de conciliation sur le litige frontalier et financier des deux Etats. La frontière ressurgit et fait émerger une possibilité pour l’Occident et les institutions internationales d’affirmer le poids du libéralisme, déterritorialisant les enjeux du Proche Orient. L’exemple de la campagne médiatique menée tambour battant aux Etats Unis démontre point par point que l’Irak va devenir l’ « hydre nouveau du totalitarisme ». L’ordre international post-guerre froide laisse un vide abyssal quant à la détermination d’un nouvel ennemi de la civilisation occidentale.

 

Comme le rappelle Georges Corm, James Baker (alors ministre des affaires étrangères des Etats Unis) se déplacera à Genève, la veille du déclenchement des opérations militaires pour rencontrer le vice président Irakien Tarek Aziz afin de le convaincre du retrait des troupes. Ne serait-ce sans comprendre que le Koweït est considéré par l’Irak comme sa « 19ième région  »[3] ? Sans comprendre la détermination de Saddam Hussein et sa « rhétorique anti-américaine flamboyante » ? Aziz avancera d’ailleurs en dernier argument la libération de la Palestine comme objectif final du pillage Koweitien. En cause la protection Etats-Unienne d’Israël et les injustices répétées à l’encontre des arabes durant le dernier siècle.

 

L’Irak exploite la frontière pour s’assurer des revenus en s’appuyant sur la référence ottomane et dans le même temps la frontière s’efface derrière les coulisses « d’un succès médiatique » et politique pas si harmonieux qu’il n’y paraît. Dès le 2 Aout 1990, le Conseil de sécurité adopte une résolution exigeant « le retrait immédiat et inconditionnel de toutes les forces irakiennes sur les positions qu’elles occupent »[4]. La même injonction est formulée par la communauté européenne. Corm montre que les voix dissonantes n’ont pas été entendues. Arthur Schlesinger [5] dans une longue analyse parue au Herald tribune appelle au retrait des troupes américaine : « ne nous abandonnons pas à la panique par de vagues peurs d’une disparition du pétrole et n’envoyons pas des Américains mourir pour ramener le prix à 20 dollars le baril ». Mais le désir d’imposer une visée occidentale hégémonique dissimulé derrière le souci de sécurité collective l’emporte définitivement face à l’échec de la ligue arabe à trouver une médiation viable. La réunion orageuse du Caire ou 12 des 27 pays de la ligue appelle à une résolution du respect de l’embargo en Irak (faible majorité) en est un exemple prégnant. Syrie et Egypte se joignant à la coalition, la diplomatie américaine se voit soulagée du poids lourd de l’illégitimité. Corm le résume en ces termes : la présence des deux pays « fait perdre son caractère de croisade chrétienne contre l’Islam » aux opérations menées. En Février 1991, le Koweït est libéré mais l’Irak n’y avait en réalité que peu de troupes et Corm démontre le chaos intérieur que cela a produit. La répression des kurdes au nord (dont la rébellion est encouragée par les Etats Unis) et de la majorité chiite au Sud est massive et comporte ainsi les prémices d’un guerre civile communautaire et politique larvée qui prendre corps au 21ième siècle en Irak. Par les jeux d’alliance et la négation des aspirations de la population Irakienne, l’embargo sévère et l’effacement de la frontière derrière l’internationalisation du conflit mènent Corm à insister sur deux idées. La guerre du Golfe met en exergue au travers d’une frontière resurgie « les attraits du capitalisme et du libéralisme » contre « les mythes et fantasmes du nationalisme arabe ». L’auteur partage ici la thèse de Jean Baudrillard à propos de cette « guerre propre qui finit dans une marée noire » et de « ce parfait semblant de victoire »[6]. L’embargo a plongé l’Irak dans un profond désarroi. La population est encore plus assujettie au régime puisqu’isolée. Dans une tribune du Monde publiée en 1996, on parle d’un « génocide froid »[7]. Cette levée de bouclier pour le Koweït laisse entendre que les chefs d’Etat doivent assimiler que les frontières sont profondément affectives et qu’il n’est pas possible d’agir en arracheurs de pansement aveugles.

 

Le conflit Israélo- arabe : la frontière contestée.

 

Le conflit Israélo-arabe s’est lentement enraciné derrière le rideau de l’urgence de la guerre du Golfe. Mais les Etats Unis fort de leur dernière « victoire » estiment que le temps est venu pour de «  nouvelles opportunités vers une détente entre Arabes et Israéliens » reposant sur le principe d’échange des territoires contre la paix. Les résolutions 242 et 338 des Nations Unis abondent en ce sens. Elles réclament le retrait israélien des territoires occupés. Deux visions s’affrontent à la fin de la guerre de Kippour. Israël estime que l’implantation de ses colonies est nécessaire à sa sécurité et que les changements territoriaux ont été gagnés au prix de la guerre de 1967 dont il est sorti vainqueur. Pour les pays arabes à ce moment là, Israël est l’agresseur.

 

Georges Corm résume la situation froidement : « Les Pays Arabes et les palestiniens n’ont pas accepté la résolution de partage de la Palestine Ottomane en 1947 et refusent l’existence même d’Israël ». Et pour Israël: « il n’y a pas de problème national palestinien car ce territoire n’a jamais constitué dans l’histoire le support d’un Etat national, la population Palestinienne étant passé d’une souveraineté Ottomane à la souveraineté anglaise et en 48 à celle de la monarchie hachémite de Jordanie » . Une thèse irrigue la pensée de Corm de l’héritage de la diplomatie des « petits pas » de Kissinger jusqu’à la fin de la guerre du Golf et le début du processus de paix. La vexation des arabes et des palestiniens tient surtout du fait de l’incapacité d’Israël à appliquer les principes reconnus du droit international et le corpus de droit édicté par les Nations Unis. Le problème de la délimitation des frontières est toujours relégué au second plan depuis le plan de partage contesté de 1948. C’est sur ces cendres que va reposer la conférence de Madrid, la médiatisation de l’espoir de paix et enfin la signature des accords d’Oslo. Derrière cette « soif de paix » la violence sur le terrain ne désemplit pas : affrontements inter-palestiniens entre partisans du Hamas et partisans de la paix (1992), multiplication des colonies, « guerre des pierres ». Les tensions sont exacerbées par les nombreux couvre-feux de l’armée Israélienne et le bouclage des territoires occupés. Enfin, le sud Liban est toujours assiégé par Israël depuis 1978 dans une « politique de représailles » disproportionnée n’arrivant aucunement à endiguer la présence des mouvements armés palestiniens et le Hezbollah.

 

« La filière d’Oslo » se met en place fin 92 dans un contexte que Corm décrit comme quelque peu surréaliste c’est à dire avec des dispositions économiques utopiques quand les problèmes politiques et territoriaux ne sont pas réglés. Arafat reconnaît le droit d’Israël à vivre en paix, reconnaît l’importance du caractère pacifique des négociations, renonce à tout acte de violence et de terrorisme et engage la responsabilité de tous les membres de l’OLP. Itzhak Rabin de son côté reconnaît tout juste L’OLP comme le représentant légal du peuple Palestinien. Michel Waraschawski[8] écrit : « avec une naïveté presque criminelle, les négociateurs palestiniens ont accepté qu’aucune clause explicite dans les différends accords n’interdise aux Israéliens de poursuivre leur politique de colonisation pendant la période intérimaire ». Corm montre brillamment les ambiguïtés de l’accord et au premier plan la sommation d’Israël de pouvoir « annuler ou retarder l’expérimentation de l’autonomie » et pour la Palestine le désir d’une transition en 5 ans d’une occupation totale au statut d’indépendance. C’est sur ce paradoxe qu’en 1994 est signé au Caire le retrait Israélien de Gaza et de Jéricho qui aboutira à l’assassinat en Novembre 95 de Itzhak Rabin par un étudiant Israélien l’accusant d’avoir abandonner des territoires ancestraux. Le piège des accords d’Oslo sur refermera sur l’OLP, les colonies se perpétueront.

 

Corm relie la période du processus de paix à une frontière plus enfouie : celle des crispations identitaires. La guerre du Golfe a enraciné « l’épouvantail islamiste » dont les Etats Unis se sont servis pour mobiliser le soutient de l’Europe depuis le sommet de Charm- El –Cheik en 2000. En parallèle il approche le renouveau du judaïsme et son ancrage dans l’Europe contemporaine. Une pensée pluridisciplinaire qui permet d’aborder le Proche Orient dans ses mouvements profonds : de la réislamisation des sociétés arabes et la nécessité de retrouver la conscience d’une identité jusqu’aux diverses théories sur le judaïsme ; des « visées normalisatrice » (dans la relation Israël-Pays arabes) aux « pulsions messianiques » du sionisme radical.

 

Sionisme : la frontière idéologique.

 

Corm prend comme point de départ deux événements clés significatifs du renouveau du judaïsme et de l’élaboration d’une sécurité israélienne. Le 16 Décembre 1991, l’assemblée générale des Nations Unies vote l’annulation de la résolution 3379 de 1975 intégrant le sionisme comme une forme de racisme et de colonialisme. L’assassinat d’Itzhak Rabin éloigne également le destin d’Israël d’un « sionisme laïc » en laissant émerger les penchants les plus acerbes du révisionnisme (Stern, Begin, Shamir). Zeev Sternhell [9] y voit d’autres causes, comme l’Affaire Dreyfus signifiant selon lui à la population juive assimilée qu’elle n’est pas tant intégrée au processus d’émancipation enclenché par la Révolution française. Les juifs européens se seraient donc concentrés sur la nécessité d’une expansion proprement territoriale. Corm montre des points de vue divergents pour étayer sa réflexion. Il cite les thèses de Golda Meir (premier ministre de 1969 à 74) ou Katznelson faisant référence à l’Histoire pour asseoir une légitimité et une moralité exclusive. Igal Alon, membre éminent du parti travailliste dira : «  pour les juifs, les lieux de l’histoire juive sont inaliénables, et si demain pour des raisons de conjoncture, l’Etat d’Israël était obligé de céder tel ou tel, cette cession ne serait jamais définitive ». Corm nomme cet attachement au territoire « la mystique terrienne », un ensemble ou selon lui le laïcisme des lumières ne peut pas trouver sa place. Ou du moins, selon l’auteur, Israël ne pouvait s’imposer dans le concert des nations au milieu de tant de pays arabes sans doubler sa position séculière d’un projet messianique. Voilà une chose que le droit international moderne ne peut ou ne veut pas percer, et c’est que l’on peut qualifier de « frontière idéologique ».

 

C’est en partie ce qui empêche d’amortir le fossé avec les revendications arabes : le non respect du droit depuis le plan de partage de l’ONU (1947), l’agression de la Syrie et de l’Egypte par Israël (1967), la guerre du Golfe (1991) et l’invasion de l’Irak (2003). C’est dans un processus long que s’est enraciné la construction de l’Etat d’Israël, entre culpabilité et racines européennes et soutien infaillible des américains. Michel Gurfinkiel ajoute : « Si l’Etat Hébreu n’avait pas gagné sa guerre d’indépendance en 1948, le plan de partage élaboré pat l’ONU en 1947 ne serait plus évoqué aujourd’hui que par quelques archivistes ; s’il n’avait pas élargit ses frontières en 1967, personne ne prendrait aujourd’hui au sérieux les lignes d’armistices de 1949 ; s’il n’avait pas intensifié le peuplement juif en Cisjordanie et à Gaza, jamais l’idée d’une coadministration israélo-palestinienne dans ces territoires n’aurait eu de suit ; s’il ne s’était pas doté d’un potentiel nucléaire, jamais ses voisins n’auraient accepté de voir en lui un fait accompli »[10]. Ce qui amène Corm aux années 2000, et au retrait d’Israël du Sud-Liban après 22 ans d’occupation. La résistance armée peut –elle mettre fin à l’occupation ? Ce sentiment anime des mouvements comme le Hamas avec lequel l’OLP a parfois collaboré pour renforcer ses positions. Aujourd’hui, la question la plus urgente du conflit israélo-palestinien repose sur le plan systématique de « déracinement » et d’expulsion de la population Palestinienne vers la Jordanie et l’Irak, sans compter les réfugiés déjà présents au Liban. Ces déplacements de population perpétuels renforcent les radicalismes musulmans, fragilisent le monde arabe et entretient le danger permanent pour l’Etat d’Israël.

 

Cette campagne de désintégration du sentiment identitaire par son exacerbation ou son déni, selon le camp dans lequel chacun se place va contribuer à l’éclatement du Proche Orient jusqu’au tournant majeur du 11 Septembre 2001.

 

Le « Broader Middle East »: la frontière fantasmée.

 

« Il est intéressant de noter que dans les mois qui ont suivit la nouvelle déclaration de guerre (…) au lendemain du 11 Septembre, tout cela a été entièrement gommé, y compris le fait que les Etats Unis aient été condamné pour terrorisme international par la Cour international et par le Conseil de Sécurité et qu’ils aient réagit en intensifiant l’agression terroriste qu’on leur avait ordonné de cesser »[11]. C’est en ces termes que Noam Chomsky condamne et renverse l’interprétation de la notion de terrorisme traditionnellement véhiculée par les Etats-Unis. Les méthodes de représailles dépassent largement le cadre de la légitime défense et les discours de G. Bush sont extrêmement virulents. Corm démontre que la menace de l’intégrisme islamique est exagérée au fil des allocutions présidentielles. Les opérations militaires menées contre l’Afghanistan qui avaient refusé de livrer Oussama Ben Laden aux américains mènent à la chute du régime des talibans. Le général Sharon en Israël commence en parallèle une autre « guerre contre le terrorisme » dans les territoires occupés avec l’appui des américains (réoccupe de Décembre 2001 à Avril 2002 une grande partie de la Cisjordanie). Le gouvernement Bush ne manque pas de menacer la Syrie et l’Iran. En Juin 2005, Ahmadinejad est élu en remplacement de Mohammed Khatimi, inquiétait profondément les Etats Unis.

 

Mais c’est en Juin 2004 que Bush annonce son projet de « Broader Middle East and North Africa Initiative » lors de la réunion du G8 dans l’Etat de Géorgie aux Etats Unis. La ligue des Etats arabes se réunit en 2004 à Tunis pour mettre en forme un processus de réforme et de modernisation. On demande à ces Etats de supprimer tous les mouvements dit « radicaux ». Mais Corm rappelle avec lucidité que certains de ces mouvements sont « l’ossature du pouvoir » dans des circonstances précises (ex : Hezbollah libanais intégré dans le jeu parlementaire). L’autorité palestinienne est mise à sac et accusée par Bush de ne pas avoir su contenir les « terroristes » (alors qu’ils étaient des interlocuteurs respectables lors de la conférence de Madrid). En 2006, on assiste à un embargo total sur les finances palestiniennes et à un début de guerre civile entre le Fatah et le Hamas. C’est donc, avec le recul des dernières années, principalement la politique d’occupation et de colonisation qui a contribué à faire émerger au Proche Orient des mouvements de plus en plus nationalistes. Cette logique d’impunité aboutit au 19 Mars 2003 à l’invasion de l’Irak sans aucune résolution permettant l’emploi de la force. L’Irak est un des pays renfermant les plus grandes réserves pétrolières, mais il est aussi le reflet d’une armée faible aux côtés de la puissance des contingents américains. Beaucoup d’analystes se sont ainsi interrogés sur les raisons profondes de la 3ième guerre du Golf. Corm fait une précision frappante : toute l’infrastructure de l’Etat civil Irakien et le patrimoine mémorielle et archéologique a été détruit sauf le ministère du pétrole. La situation chaotique fait glisser le pays dans une guerre civile entre communautés. Bush perd des soutient notamment la France et l’Espagne ou Aznar (principal allié des Etats Unis dans l’invasion Irakienne) ne sera pas réélu à la suite des attentats de Madrid du 11 Mars 2004.

 

Le Liban connaît également de nombreuses convulsions durant les années 2000 : les Nations Unies veulent faire accepter par le Parlement libanais une résolution datant de 1978 qui prédestine à la légalité formelle une frontière consacrant les nombreux empiètements d’Israël au sud Liban. Un remodelage arbitraire qui fragilise le tracé de la frontière internationalement reconnue héritée du mandat français. Face à ces velléités le Hezbollah reste actif. Profitant de ces fragilités se combinant avec l’impossible accord sur un gouvernement d’union nationale, la Syrie entérine son emprise sur le Liban. Cette tension extrême aboutit à l’assassinat de Rafic Hariri et à l’explosion d’immenses manifestations sur la place des martyres à Beyrouth. La nouvelle guerre d’Israël au Liban après l’enlèvement de deux soldats israéliens le 12 Juillet 2006 à la frontière est courte mais violente. Le 5 Aout 2006, les Etats Unis et la France appellent à une cessation des hostilités devant le Conseil de sécurité.

Aux Etats Unis, la fin du mandat de Bush signe enfin l’apaisement et le retour à une diplomatie moins virulente. Il doit mettre fin au remodelage des frontières fantasmées du « nouveau moyen orient ». Les résistances sont encore trop vives et la stratégie du « chaos constructif » prônée par Bush ou encore par Condolezza Rice a fragilisé l’ensemble des Etats de la région. Le destin du Proche Orient est à la croisée des chemins, à l’aube des révolutions arabes, se détachant petit à petit des épreuves douloureuses vécues par les libanais, les irakiens, les libyens ou plus tôt par les algériens.

 

Corm achève ainsi son analyse par un portrait brossé des révoltes arabes. Certaines seront réprimées avec violence (Yémen, Jordanie, Maroc, Libye), d’autres rencontreront des développements sombres et spectaculaires comme en Syrie. Enfin, la Tunisie jouit du statut de première de la classe avec une transition démocratique relativement réussie malgré quelques soubresauts politiques. « La rue arabe » s’est muée en une société civile dynamique avec des revendications civiques, politiques, économiques. L’auteur estime que ces révoltes couvent un « besoin de dignité par rapport aux puissances occidentales ou à Israël». Cela lui permet d’établir un lien avec les mouvances islamistes (absentes pendant les journées révolutionnaires) réactivées dans l’ensemble du monde arabe : un front de contre-révolution prêt à prendre le pouvoir bientôt vacant. L’éloignement de l’étau de l’autoritarisme politique et la redéfinition du rôle des puissances occidentales sont de nouvelles problématiques en cours qu’il est encore difficile d’analyser. Corm termine par s’interroger sur la fin de la « décadence » : la refondation des structures sociale, la fin des systèmes rentiers et clientélistes, et la perte de vigueur économique de nombreuses puissances occidentales laisse la place à de nouvelles inspirations. L’ensemble présage d’une région future aux frontières encore instables, aux territoires encore contestés, mais à une population déterminée à s’émanciper de ses carcans traditionnels.

 

 

[1] Ossipow William, Israël et l’autre, Genève, Labor et Fides, 2005.

[2] Bocco Ricardo, Meier Daniel, Penser la notion de frontière au Moyen Orient, -A contrario -, 2005/2, BNS Press.

[3] Il y a 25 ans, tempête diplomatique à l’intercontinental de Genève, publié sur https://www.letemps.ch/monde/2016/01/08/y-25-ans-tempete-diplomatique-intercontinental-geneve

[4] Centre de recherche et d’information socio-politique, CRISP, partis, groupes et médias face au conflit du Golfe, Courrier Hebdomadaire n°1303-1304, 1990.

[5] Historien américain, assistant spécial sous Kennedy et critique social auteur de nombreux travaux sur le libéralisme des hommes politiques américains mort en 2007.

[6] Baudrillard Jean, la guerre du Golf n’a pas eu lieu, Galilée, Paris 1991.

[7] Le Monde, 19 Janvier 1996, tribune signé par Lucie et Raymond Aubrac, Jean-Claude Carrière, Jean-Pierre Chevènement, Régis Debray, Gisèle Halimi et Samir Nair.

[8] Waraschawski Michel, Revue d’Etude Palestinienne, Paris, N°9, Automne 1996, p.6-15

[9] Historien et penseur politique Israélien se prononçant régulièrement contre la colonisation et pour un processus de paix avec les Palestiniens.

[10] Gurfinkel Michel, Israël, géopolitique d’une paix, Michalon, Paris, 1996, p. 269-270.

[11] Chomsky Noam, Un monde sans guerre, discours au forum social mondial de Porto Alegre, Janvier 2002, Presses universitaire de France, 2003/1 n° 33.

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